Le Septième Sceau

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 D’Ingmar Bergman

couronne laurier chef-d'oeuvre

EN QUETE DU SENS DE L’EXISTENCE

Affiche septième sceau

« What will happen to us who want to believe, but can not ? »

Synopsis : XIVe siècle, en Suède. Pour échapper à la mort, un chevalier de retour des croisades engage une partie d’échec avec la Grande Faucheuse.

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Sans doute le plus abouti des films de Bergman, le Septième Sceau est une parabole sur le sens de la vie, inspirée par la Bible. Le titre même du film est extrait de l’Apocalypse de Saint-Jean. Il s’agit d’une référence au livre scellé par sept sceaux et qui contient la réponse de Dieu aux hommes concernant le mystère de leur existence. C’est seulement en brisant le septième sceau que le secret leur sera révélé.

En cette fin de Moyen-Age, la peste décime l’Europe. Aux frayeurs terrestres viennent s’ajouter des peurs eschatologiques ; l’homme en vient à craindre non seulement pour sa vie, mais aussi pour sa mort. L’Eglise diffuse une culture religieuse angoissante qui contribue à nourrir cette peur. La multiplication des représentations du Jugement dernier et des tourments de l’enfer crée un climat de panique. Les hommes cherchent en vain un remède à leurs maux. Les uns se flagellent pour obtenir le pardon de Dieu, les autres brûlent les sorcières qui sont à l’origine du mal.

Et dans ce monde en désespérance, chaque personnage incarne une réponse à ces angoisses existentielles. De retour des croisades, le chevalier est en quête d’un sens de substitution à son idéalisme perdu. Il voudrait croire pour donner du sens à sa vie et plus encore, à sa mort, mais il se heurte invariablement au silence de Dieu. La mort elle-même, qui le poursuit inlassablement, s’avère  incapable d’assouvir son angoisse : il n’y a rien en dehors d’elle. Elle ignore tout de Dieu. La mort n’est pas le Charon de la mythologie grecque, chargé de transporter les défunts errants vers leur dernière demeure. Elle ne leur offre aucune perspective, rien d’autre que sa froide étreinte.

la mort et le chevalier

(Attention vous entrez dans la zone spoiler).

Le chevalier fuit la mort et ne parvient pas à se résigner face à l’absurdité de l’existence. La vie ne lui suffit pas, il veut en connaître le secret. Dieu doit exister pour que la vie ait un sens. Ses incessantes interrogations le plongent dans une contradiction inextricable : sa raison l’empêche de vivre au nom d’une croyance dont la fragilité le tourmente, mais il ne peut envisager de vivre sans cette croyance, qui donne un sens à sa vie décousue et le rassure. L’absurdité du monde est trop difficile à vivre pour ne pas croire, mais il est trop conscient de l’absurdité de la croyance pour croire. Il erre ainsi vainement à la poursuite d’un but inatteignable : la certitude de l’existence divine. Et c’est finalement dans la joie du couple de comédiens qu’il va trouver un semblant de réponse à son angoisse : le secret de la vie réside peut-être dans ce bonheur terrestre simple, dans leurs rêveries insouciantes, dans leurs jeux et dans le rire de leur nouveau-né. Débarrassé de Dieu, le chevalier, apaisé, se laisse entraîner dans la danse de la mort.

Son écuyer athée se rit de la mort et défie Dieu. Il est scandalisé par l’instrumentalisation de la peur par l’Eglise qui s’en sert pour soumettre ses fidèles. Sorte de Don Juan moyenâgeux, l’écuyer affirme sa révolte contre la mort dans sa volonté de vivre. Mais sa révolte l’empêche paradoxalement d’être heureux. Il préfère se défier de tout, plutôt que de risquer de perdre ce en quoi il pourrait tenir. Son rire incessant le tient à distance de la vie, dans une position d’observateur critique et lucide. Il se refuse à devenir acteur dans ce qu’il sait être une tragédie généralisée, où la mort finira par tous les entraîner.

écuyer

Enfin, le couple de comédiens personnifie la joie de vivre. Jof et Mia sont les Joseph et Marie de Bergman, loin de la vision stéréotypée de l’Eglise. Dans une société glacée par la peur de l’au-delà, pétrie d’une religiosité mortuaire, ils jouent la comédie, rient, s’amusent et profitent de la vie. Ils sont les seuls à être tournés vers la vie et non vers la mort. L’art et l’amour les protègent du désarroi du reste du monde et de son attirance malsaine pour la souffrance. Ils ne cherchent pas à amadouer un hypothétique Dieu en endossant le poids de la culpabilité humaine, héritée du péché originel. Ils veulent être heureux. L’au-delà ne les tourmente pas. Et c’est cette attitude qui les protège provisoirement de la mort. Ils échappent à sa danse macabre, dont ils sont les spectateurs.

Bibi

Le Septième Sceau est au cinéma ce que la légende du Grand Inquisiteur de Dostoïevski est à la littérature : une parabole d’une richesse métaphysique exceptionnelle, qui parvient à condenser en un récit simple et dépouillé, des questionnements universels sur le sens de l’existence. L’histoire et ses nombreuses allégories s’inspirent des souvenirs d’enfance de Bergman. Dans ses mémoires, il se souvient des fresques observées lors de ses voyages avec son père, un prêtre, dans les petites églises rurales près de Stockholm, où il se rendait pour faire ses prêches :

« Pendant que mon père parlait en chaire, et que les fidèles priaient, chantaient ou écoutaient, je concentrais mon attention sur le monde secret de l’église, fait de voûtes basses, de murs épais, de parfum d’éternité, de lumière solaire qui tremblaient sur l’étrange végétation des peintures moyenâgeuses et sur des figures sculptées sur le plafond et sur les murs. Il y avait là tout ce que la fantaisie peut désirer : anges, saints, dragons, prophètes, démons, enfants. Il y avait des animaux extrêmement effrayants : les serpents du paradis, l’âne de Balaam, la baleine de Jonas, l’aigle de l’apocalypse…Dans un bois, la Mort était assise et jouait aux échecs avec un chevalier…Par-dessus les collines en pente douce, la Mort menait la danse finale vers le pays des Ténèbres ».

danse mortuaire

En choisissant, pour la première fois dans l’histoire du cinéma, de représenter la mort sous les traits d’un crâne blanc comme celui d’un clown, enveloppé d’une longue cape noire, Bergman a fait preuve d’audace. Les spectateurs auraient pu ne pas adhérer à cette allégorie de la mort. Le Septième Sceau se distingue ainsi non seulement par la profondeur de sa réflexion, mais également par l’invention de représentations qui font désormais parties du langage symbolique universel. Parmi ces scènes mémorables, l’affrontement aux échecs entre le chevalier et la mort, sur une plage et la danse macabre finale où la mort entraîne les pantins humains, sous un ciel menaçant. Le chef-d’œuvre des chef-d ’œuvres.

Titre original : Det sjunde inseglet. Réalisation : Ingmar Bergman. Acteurs principaux : Max von Sydow (Antonius Block), Gunnar Björnstrand (Jöns, l’écuyer), Bengt Ekerot (la Mort), Nils Poppe (Jof), Bibi Andersson (Mia). Scénario : Ingmar Bergman. Musique : Erik Nordgren. Pays d’origine : Suède. Date de sortie : 1957. Durée : 96mn (1h36). Festival de Cannes 1957 : Prix spécial du jury.

Albertus Pictor, La Mort jouant aux échecs. Eglise de Täby, Diocèse de Stockholm. Albertus Pictor, La Mort jouant aux échecs. Eglise de Täby, Diocèse de Stockholm.

Une réflexion au sujet de « Le Septième Sceau »

  1. Bravo ! Tu as vraiment bien compris ce film à la fois visuellement superbe et formidable sur le plan philosophique. Bergman y présente les options qui se présentent à l’homme face à la mort. Je suis d’accord que c’est le chef-d’oeuvre des chefs-d’oeuvres. Je ne vois rien de comparable, à comparer peut-être à Dostoievski en littérature.

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