Michael Kohlhaas

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d’Arnaud des Pallières

« Si tous faisaient comme toi, on aurait plus ni ordre, ni justice ».

Michael Kohlhaas

Synopsis : XVIe siècle, dans les Cévennes. Victime d’une injustice, Michael Kohlhaas voit ses recours en justice rejetés. Il décide alors de se faire justice lui-même, en mobilisant une armée.

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Il obtient justice et dépose les armes. Ses droits sont rétablis, mais il est condamné à mort pour avoir perturbé l’ordre public.

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Le film est une adaptation d’un classique de la littérature allemande (d’où la présence de plusieurs acteurs allemands dont Bruno Ganz), écrit au début du XIXe siècle par Heinrich von Kleist, dans le contexte des conquêtes napoléoniennes et de l’éclatement du Saint Empire romain germanique. Dans un style sobre et très condensé, il décrit la quête obsédante de justice d’un homme, qui l’entraîne dans une spirale de violence et finit par causer sa perte. En relevant le défi d’une adaptation au cinéma, Arnaud des Pallières a choisi de conserver la sobriété du récit, en le transposant dans le paysage dépouillé et sauvage des Cévennes. Ce décor proche de celui d’un western -le vent et le brouillard remplacent les plaines désertiques-, d’une beauté froide et rugueuse, met à nu les personnages et en particulier la figure magistrale de Michael Kohlhaas.

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Arnaud des Pallières va à l’encontre des films historiques du genre, souvent passionnés et empreints d’une violence romanesque (cf Braveheart de M. Gibson). Il montre la violence crue et dénuée d’émotions de ce XVIe siècle, riche en atrocités. Dans cette France sur le point de sombrer dans les guerres de religion, la violence est déjà devenue trop banale pour être exaltée. La scène où Kohlhaas, accompagné de quelques hommes, décide de devenir le bras armé de la justice en massacrant les fidèles du baron, en est une illustration. Aucune musique, ni aucun acte de bravoure ne viennent magnifier le carnage. Sa volonté de justice a des airs de boucherie. La saleté et la sueur recouvrent le visage de Kohlhaas. L’escalade de la violence apparaît surtout dans la rapidité des transitions entre les scènes fortes du film. Omniprésente au début du film, la violence s’efface ensuite pour ne transparaître que dans les paroles de Kohlhaas et de ses compagnons. Ils en parlent plus qu’on ne la voit, probablement pour conserver une certaine neutralité vis-à-vis des actions du héros, plus propice à la réflexion des spectateurs.

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Kohlhaas est-il un justicier ? un révolutionnaire ? un fanatique ? un terroriste ? Le principe de justice justifie-t-il le sacrifice de vies humaines ? A partir de combien de victimes, le juste devient-il le meurtrier ? Le film ne tranche pas et préfère, au contraire, confronter les positions. Luther est le premier à s’opposer frontalement à Kohlhaas. Il lui reproche d’une part de mener à la boucherie les déshérités qui ont rallié sa cause, et d’autre part, de menacer le principe de justice qu’il prétend défendre. Pour le théologien, mieux vaut un semblant de justice que pas de justice du tout. Un ordre injuste est préférable au chaos. Cette position imaginaire du théologien correspond au Luther historique. Ce dernier a commencé par justifier l’action violente, légitime contre les tyrans qui restaient insensibles à « la parole de Dieu » (guerre des chevaliers en 1522-23). Il s’est ensuite fermement opposé aux révoltes populaires (lors de la guerre des paysans, en 1524-26, Luther écrit un pamphlet, Contre les hordes criminelles et pillardes des paysans, où il engage les princes à châtier sans pitié ceux qui ont osé prendre les armes, en s’écriant « tuez-les tous»). L’homme d’Eglise désapprouve les actions de Kohlhaas, qui menacent l’ordre voulu par Dieu.

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De leur côté, les pouvoirs en place s’opposent à cet individu qui s’est arrogé le droit de rendre justice et qui menace ainsi leur autorité. A une époque de contestations grandissantes des puissants, Kohlhaas crée un dangereux précédent. La Princesse, Marguerite d’Angoulême, sœur du roi (et grand-mère du futur Henri IV) intervient ainsi à plusieurs reprises pour lui rappeler sa position et sa nécessaire allégeance. A Kohlhaas qui s’est révolté pour récupérer ses chevaux en bon état, elle répond avec la même rigidité intransigeante : Kohlhaas obtient gain de cause sur ses droits (le baron doit rendre les chevaux dans leur état initial et il est condamné à deux ans de prison), mais il est condamné à mort pour avoir troublé l’ordre public. Sa justice a la même radicalité que celle de Kohlhaas. Tous les deux donnent plus de valeur à un principe qu’à l’homme. Un dernier protagoniste intervient dans cette réflexion : la fille de Kohlhaas, qui manifeste sa désapprobation, alors que ce dernier s’apprête à mourir. La rage qui l’anime, alors qu’elle voit son père pour la dernière fois, n’exprime-t-elle pas, en creux, le reproche d’avoir sacrifié sa vie à un principe ? 21024602_20130805164845271[1]

Pour incarner l’imposant et charismatique Michael Kohlhaas, l’acteur danois Mads Mikkelsen se livre une fois de plus à une performance mémorable : sans maîtriser le français, il est parvenu à donner à ses répliques l’intensité contenu de son personnage. Sa manière de hacher les phrases, loin d’affaiblir le film, renforce l’aspect ordonné de Kohlhaas. Sa beauté particulière s’impose au spectateur et donne à son combat une légitimité presque naturelle, rehaussée par la nonchalance dédaigneuse de son détracteur, le baron. Le caractère imposant de Mads Mikkelsen pourrait paradoxalement être considéré comme un défaut du film, tant les critiques font pâle figure à côté de cet homme sculptural. Luther peut bien lui reprocher son combat, il suffit d’un plan sur le majestueux Kohlhaas pour lui donner raison. La scène finale est une illustration de plus de son talent : sans rien dire, il parvient à travers ses regards, à nous donner un bref aperçu des derniers instants d’un condamné à mort. En conclusion, un film atypique, à voir autant pour la réflexion amorcée que pour son acteur principal, malgré quelques longueurs.

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Titre original: Michael Kohlhaas. Réalisation : Arnaud des Pallières. Acteurs principaux : Mads Mikkelsen (Michael Kohlhaas), Delphine Chuillot (Judith), Bruno Ganz (le gouverneur), Mélusine Mayance (Lisbeth), Denis Lavant (le théologien, supposément Luther). Scénario : Christelle Berthevas et Arnaud des Pallières, d’après le roman de Heinrich von Kleist. Musique : Martin Wheeler et les Witches. Pays d’origine : France, Allemagne. Date de sortie : 2013. Durée : 122mn (2h02).

Une réflexion au sujet de « Michael Kohlhaas »

  1. Je suis tout à fait d’accord avec ta critique. Le film est austère sans être ennuyeux et, non seulement, il mérite d’être vu, mais il donne envie de lire ensuite la nouvelle de Kleist…et les interviews d’Arnaud des Pallières et de Mikkelsen qui sont publiées dans le même volume.

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