Méphisto

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De Istvan Szabo

“What do they want from me now ? After all, I am just an actor.” (Hendrik Hoefgen).

Synopsis : Acteur provincial à succès, Hendrik est dévoré par l’ambition. Il rêve de changer le théâtre pour en faire un art du peuple, au service du socialisme. Alors que les premières manifestations du nazisme apparaissent, il le critique ouvertement. Attiré par le succès, il se rend à Berlin …

Attention vous entrez dans la zone spoiler.

Il connaît un énorme triomphe en jouant Méphisto dans le Faust de Goethe. Au même moment, les nazis gagnent du terrain et Hitler est élu chancelier.Tandis que sa femme quitte l’Allemagne, Hendrik choisit de rester. Sans cesser de douter de la moralité de ses choix, il s’élève dans les cercles du pouvoir en se faisant bien voir du régime. Devenu l’un des artisans majeurs du renouveau culturel allemand, il est promu directeur du Théâtre national de Berlin. Célébré par le régime alors que le doute commence à l’oppresser, il est poussé dans ses retranchements par Goering, qui veut l’obliger à défendre le projet nazi en pleine lumière, en pleine responsabilité et non plus derrière son masque.

 L’absence de réaction scelle le pacte avec le diable

Méphisto c’est l’histoire d’un homme avide de reconnaissance qui choisit de servir le régime nazi par ambition. C’est une histoire maintes fois racontée dans la littérature, celle de Faust, pactisant avec le diable pour obtenir connaissances et biens terrestres en échange de son âme. La force et l’intelligence du film viennent du détournement de cette histoire originale pour raconter l’histoire d’un pacte inavoué. Hendrik  croit pouvoir se servir du diable pour obtenir la gloire, sans lui donner son âme en échange. Il pense berner le diable en prétextant n’être qu’un simple acteur, n’ayant aucun lieu avec les affaires politiques et donc aucune responsabilité. En refusant de se positionner alors que les nazis accèdent au pouvoir, il pense préserver son intégrité tout en continuant à faire partie du système. Mais c’est justement son absence de positionnement qui scelle son pacte avec le diable, en signifiant son acceptation du régime. Ne rien dire c’est accepter.

 Un masque contre la réalité

Ne supportant pas sa propre lâcheté et sa compromission avec  le régime, Hendrik se cache derrière son masque. Son rôle de comédien et l’art en général lui servent de masque. Pourquoi lui reprocherait-on de participer au régime alors qu’il n’est qu’un artiste ? Qui plus est, un artiste qui ne partage pas l’idéologie nazie. Ce masque est sa protection. Il lui permet d’éviter les questions gênantes sur son engagement politique nazi. Il lui permet également et peut-être surtout de se justifier à ses propres yeux. Et alors qu’il pense naïvement pouvoir se tenir à l’écart en continuant gaiement à jouer la comédie, ses compromissions de plus en plus nombreuses l’amènent à disparaître derrière son masque et à se fondre dans son rôle. Sa voix devient celle du régime, ses mises en scène deviennent celles de la nouvelle Allemagne, son interprétation se mue en pantomime de l’idéologie national-socialiste.

 Du doute à l’asservissement consenti

Mais le pacte a une contrepartie. C’est ce que comprend progressivement Hendrik, lorsque des sursauts le plongent dans le doute. Il ne s’est pas totalement fondu dans son rôle, son masque le rejette par moments, le forçant subrepticement à s’interroger sur sa participation au régime. Plus le dilemme le taraude et plus il cherche à l’étouffer, préférant ultimement abdiquer sa raison pour devenir le pantin du nazisme. Evoluant dans une obscurité rassurante, il ne supporte plus la lumière sur des actes dont il rejette toute responsabilité. La dernière scène du film en est une admirable illustration.

Au cœur d’un gigantesque stade vide, avec pour spectateurs quelques hauts dignitaires nazis, Hendrik cherche désespérément à échapper aux intenses spots lumineux pointés sur lui, qui ont pour but de rendre visible aux yeux de tous ce qu’il s’évertue à masquer, son implication politique. Goering s’amuse de sa créature, ce pantin animé qui court dans tous les sens pour fuir son dû au diable. La scène finale est celle de la tombée des masques : Hendrik qui se rêvait en Méphisto se révèle être le docteur Faust, la créature dépossédée de son âme, et Göring apparaît comme le vrai Méphisto, le diable manipulateur. Ayant désormais compris la nature de son pacte avec le diable, il ne peut plus endurer la lumière aveuglante de sa culpabilité. Il est condamné à se terrer dans l’ombre. Le prix à payer pour la tranquillité.

On retrouve dans Méphisto une réflexion centrale dans l’œuvre d’Istvan Szabo sur le choix moral d’individus confrontés à des évolutions de la société. Ses personnages principaux sont systématiquement face à un dilemme, entre renoncer à leurs valeurs pour rester en phase avec le nouveau régime ou vivre en marge de la société voire en s’opposant à son évolution, pour défendre leurs valeurs. Méphisto s’inspire d’une nouvelle de Klaus Mann (fils de Thomas Mann), un écrivain allemand ayant fui l’Allemagne en 1933. Dans sa nouvelle, Mann dépeint l’ascension de son beau-frère acteur dans l’Allemagne nazie, Gustaf Gründgens. Parue en 1936, sa nouvelle est une première fois interdite en 1938, par la cour suprême fédérale allemande. Puis, une seconde fois, en 1968, suite à un arrêt de la cour constitutionnelle de la RFA, au motif qu’il faut attendre que se dissipe le souvenir du défunt. En 1981, les éditions Rowohlt bravent l’interdiction et éditent le roman. Méphisto reste à ce jour toujours officiellement interdit en Allemagne.

Pour nourrir la réflexion sur l’avènement de l’Allemagne nazie, lire l’excellente Histoire d’un Allemand de Sébastian Haffner.

Titre original : Méphisto. Réalisation : Istvan Szabo. Acteurs principaux : Klaus-Maria Brandauer (Hendrik Höfgen), Ildiko Bansagi (Nicoletta von Niebuhr), Rolf Hoppe (le général), Krystyna Janda (Barbara Bruckner). Scénario : Istvan Szabo, d’après Klaus Mann. Musique : Zdenkó Tamássy. Pays d’origine : Allemagne de l’Ouest, Hongrie, Autriche. Date de sortie : 1981. Durée : 138mn (2h18).

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