Lincoln

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DE STEVEN SPIELBERG

« The greatest measure of the Nineteenth Century. Passed by corruption, aided and abetted by the purest man in America » (Thaddeus Stevens).

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Synopsis : 1865. Les Etats-Unis sont déchirés par une guerre civile qui oppose le Sud, esclavagiste, au Nord. Abraham Lincoln tente de faire voter un amendement constitutionnel abolissant l’esclavage. Sous le feu des critiques de certains membres de son propre camp, le parti républicain et des membres du camp adverse, le parti démocrate, il manœuvre pour faire adopter ce 13e amendement. Pour réussir, Lincoln doit obtenir l’appui de tous les membres de son parti et rallier vingt opposants du camp démocrate à sa cause.

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Avant Spielberg, il y eut Ford. Le premier poursuit l’œuvre entreprise par le second il y a près de 75 ans : raconter la vie du 16e président des Etats-Unis, l’homme qui abolit l’esclavage et mit fin à la guerre de Sécession. Le Lincoln de Ford (1939) n’était pas encore Lincoln, mais son ombre se dessinait déjà dans la gestuelle et l’attitude du jeune avocat de Springfield (incarné par Henry Fonda), luttant contre l’injustice et les préjugés, avec droiture, humour et un sens profond de l’humanité. Le Lincoln de Spielberg (finement interprété par Daniel Day-Lewis) est déjà une légende. Réélu pour un second mandat à la tête d’une nation divisée par l’affrontement idéologique autour de l’émancipation des Noirs et par la volonté d’indépendance des Etats sécessionnistes du Sud, Lincoln est au sommet d’un édifice qui menace de s’écrouler. Mettre fin immédiatement à la sanglante guerre, en sacrifiant conjointement le projet du 13e amendement abolissant l’esclavage et l’unité de la nation ? Ou repousser l’offre de paix des délégués sudistes, pour voter l’amendement et préserver l’Union ?

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La vie de milliers d’Américains et la mort de milliers d’autres étaient suspendues au choix de Lincoln. L’histoire des grands hommes se confond souvent avec les légendes et l’historien cherchera alors à retrouver le sens de leurs actions, derrière les couches imaginaires successives qui ont recouverts leur vie, leurs actes et leurs pensées. Le Lincoln de Spielberg participe de cette volonté de se dégager de l’image froide et statique, pour retrouver la tension des instants décisifs qui ont entraîné la fin de l’esclavage et de la guerre. Lincoln y apparaît dans toute sa complexité, subtil mélange de gravité et de légèreté, de droiture et de compromissions, de détachement et d’empathie, de grandeur et de simplicité. Les Lincoln de Ford et de Spielberg se rejoignent dans leur nonchalance apparente, dans leur humour et leur agilité d’esprit, qui contrastent avec l’image terne et imposante véhiculée par les photos, peintures et par sa célèbre sculpture du Lincoln Memorial.

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Et c’est paradoxalement en exhumant un Lincoln tacticien, n’hésitant pas à transiger avec les règles, à mentir et à corrompre, que son idéalisme et sa stature d’homme d’Etat ressortent le mieux. Ses compromissions s’appuient sur sa détermination à user de tous les moyens, fussent-ils contestables moralement et légalement, pour réaliser des projets cruciaux mais loin de faire l’unanimité : libérer les esclaves de leurs chaînes et gagner la guerre en conservant l’Union. De tels enjeux justifiaient à ses yeux le recours à des moyens hors normes. Le surprenant cabinet qu’il a composé, au lendemain de sa première élection, en 1860, en offrant des postes clés à ses rivaux dans la course à l’investiture du parti, ceux-là même qui l’avaient méprisé, lui, le petit député de l’Illinois, fils de fermiers pauvres du Kentucky, révélait déjà l’habileté politique exceptionnelle de Lincoln. Il révélait également la détermination d’un homme, décidé à tendre la main à ses adversaires de la veille, pour mieux atteindre ses objectifs élevés, en l’occurrence, gagner la guerre.

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Il est difficile de juger de l’historicité du Lincoln de Spielberg tant les voix divergent au sein de la communauté historienne. Notons néanmoins que le film est une adaptation du livre Team of Rivals : The Political Genius of Abraham Lincoln, de l’historienne Doris Kearns Goodwin, lauréate du Prix Pulitzer en histoire, en 1995, pour sa biographie des Roosevelt (No Ordinary Time : Franklin and Eleanor Roosevelt). Certains auront relevé quelques erreurs historiques secondaires, telles que l’allusion d’une pièce de 50 cent à l’effigie de Lincoln, alors qu’elles n’existaient pas de son vivant ou encore, lors de la scène d’ouverture, quand un soldat blanc et un soldat noir récitent à Lincoln des passages de sa célèbre Adresse à Gettysburg (1863), alors que son discours ne sera popularisé qu’au XXe siècle.

Des critiques plus sérieuses ont souligné une certaine simplification de l’histoire, faisant de la guerre de Sécession un enjeu purement racial, alors que d’autres enjeux majeurs, en particulier économiques, n’apparaissent pas dans le film. Les Sudistes avaient besoin des esclaves pour produire le coton et l’exporter, alors que les Nordistes cherchaient à protéger leurs industries. D’après l’historien André Kaspi, en 1860, la question centrale était de savoir si les Etats nouvellement conquis par les Etats-Unis seraient intégrés au camp abolitionniste ou esclavagiste (les futurs états du Washington, Idaho, Montana, Wyoming, Dakota du Nord et Sud, Utah, Colorado, Nebraska, Arizona, Nouveau-Mexique, Oklahoma). L’esclavage serait passé au premier plan à partir des années 1863-64.

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Autre critique de fond adressée au film : la présentation passive des Noirs américains dans leur émancipation, laissant penser que la lutte était uniquement une affaire de Blancs, à Washington. Eric Fonner, lauréat en 2011 du Prix Pultizer en histoire, pour son livre sur Lincoln et l’esclavage (The Fiery Trial : Abraham Lincoln and American Slavery), a reproché au film de ne pas avoir montré les changements à tous les niveaux de la société, dont le rôle des esclaves eux-mêmes, dans l’acquisition de leur liberté. Mais cette critique est-elle pertinente, dans la mesure où le sujet du film n’est pas la lutte pour l’émancipation, mais la lutte au sein du Congrès, pour l’émancipation ?

D’autres historiens reconnaissent l’intérêt d’un film qui est parvenu à rendre vivant le légendaire président et à restituer avec profondeur la bataille autour du 13e amendement, en présentant les diverses forces en action et le rôle décisif des radicaux, dont Thaddeus Stevens (interprété par Tommy Lee Jones). Un film qui a le mérite d’ouvrir à un large public les débats au sein de la communauté historienne sur le sens de l’action de Lincoln et sur les causes de la guerre de Sécession et qui suscite de nombreuses interrogations sur l’éthique de l’action politique : la fin justifie-t-elle les moyens ? Lincoln est-il le modèle dont nos gouvernants devraient s’inspirer : un homme courageux et idéaliste, qui pour défendre une haute vision du monde, décide de transiger sur certaines de ses valeurs ? Ou participe-t-il, au contraire, d’un dangereux brouillage des valeurs en politique, socle sur lequel se sont ensuite développés corruption, mensonges et pour finir, oubli de l’idéal justifiant ces manipulations ? Lire à ce propos le débat, dans les colonnes du New York Times, entre l’historien Eric Fonner et le journaliste du New York Times, David Brooks.

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David Brooks, Why we love politics : http://www.nytimes.com/2012/11/23/opinion/brooks-why-we-love-politics.html

Eric Fonner, Lincoln’s Use of Politics for Noble End : http://www.nytimes.com/2012/11/27/opinion/lincolns-use-of-politics-for-noble-ends.html

Titre original: Lincoln. Réalisation : Steven Spielberg. Acteurs principaux : Daniel Day-Lewis (Abraham Lincoln), Sally Field (Mary Todd Lincoln), Tommy Lee Jones (Thaddeus Stevens), Joseph Gordon-Levitt (Robert Todd Lincoln), Tim Blake Nelson (Richard Schell). Scénario : Tony Kushner, John Logan et Paul Webb, d’après le livre Team of Rivals de Doris Kearns Goodwin. Musique : John Williams. Pays d’origine : Etats-Unis. Date de sortie : 2013. Durée : 150mn (2h30).  Le film a été nommé douze fois aux Oscars 2013 dont celui du meilleur film et son interprète principal, Daniel Day-Lewis a remporté l’Oscar du meilleur acteur, ainsi que de nombreuses autres récompenses internationales.

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