L’Homme des vallées perdues

0 Flares 0 Flares ×

De George Stevens

“There’s no living with a killing. There’s no goin’ back from one. Right or wrong, it’s a brand… a brand sticks. There’s no goin’ back. Now you run on home to your mother and tell her… tell her everything’s alright. And there aren’t any more guns in the valley.” (Shane)

Synopsis : 1889, dans une vallée du Wyoming, une famille de pionniers, les Starrett,  vit dans la peur de Morgan Ryker, un puissant rancher local qui contrôle la vallée. Ce dernier terrorise les colons afin de les déloger du territoire qui sert de pâture à son bétail. Un mystérieux étranger, Shane, apparaît dans la vallée…

Attention vous entrez dans la zone spoiler.

Il se lie d’amitié avec les Starrett, en particulier avec leur jeune fils Joey, et accepte de travailler pour eux. Il devient un fermier pacifique. Pour récupérer le contrôle de la vallée, Ryker engage un tueur, Jack Wilson. Face à la recrudescence des attaques, des familles quittent la vallée. Mais Joe Starrett refuse d’abandonner sa terre et regonfle le moral des autres cultivateurs. Alors qu’un piège est tendu à Starrett, c’est Shane qui se rend armé au lieu du traquenard. Il tue Ryker et Jack Wilson. N’ayant pu vivre en fermier et ayant rétabli la paix dans la vallée, Shane s’en va poursuivre son chemin.

La simplicité de l’histoire et le réalisme des situations font de Shane un western magnifique. L’intelligence artistique du film vient de ce parti pris réaliste. G. Stevens a compris qu’avec les histoires fascinantes liées à la conquête de l’ouest, il n’était pas besoin d’en rajouter pour captiver les spectateurs. Ce réalisme, notamment dans les scènes violentes, est également à mettre en relation avec l’expérience traumatisante du cinéaste lors de la seconde guerre mondiale. Il a combattu et participé à la libération du camp de Dachau. A propos de l’impact de la guerre sur sa vision du cinéma, son fils déclarait dans un documentaire sur le western : « La guerre a été un terrible bouleversement pour un jeune homme, qui avait grandi à San Francisco, avait été le cadreur de Laurel et Hardy et était devenu réalisateur. (…) Il voulait montrer la puissance d’une seule balle dans le corps humain. »[1]

En regardant Shane, on a ainsi l’impression de suivre une  histoire de l’ouest telle qu’elle s’est réellement passée. C’est l’épopée de ces petites gens qui ont dû affronter la force des puissants seigneurs de la Terre, à une époque où la justice était balbutiante. L’authenticité est également présente du côté du puissant rancher, Ryker. Il n’est pas méchant par sadisme. Il défend son droit de contrôle sur la vallée avec de réels arguments. Ayant mis en valeur la vallée, il considère normal de la posséder. Starrett s’oppose à cet argument en lui rappelant qu’il n’est qu’une des nombreuses personnes à avoir pacifié la vallée (c’est-à-dire à avoir massacré les indiens) et qu’il ne peut empêcher d’autres familles de tenter à leur tour leur chance dans la vallée. L’opposition entre ces deux argumentations est intéressante en ce qu’elle révèle une tendance centrale dans l’histoire des Etats-Unis : la lutte entre les différentes strates d’immigrés. L’affrontement entre les anciens pionniers et les nouveaux pionniers incarne très bien cette tension constitutive de l’histoire américaine.

Le héros Shane échappe à ce parti-pris réaliste, mais il n’appartient pas vraiment au décor. Il ne fait que passer dans la vallée, tel un justicier miraculeux envoyé pour sauver cette communauté sans défense. Son alter ego diabolique, le tueur Jack Wilson, échappe lui aussi au réalisme du film, et comme Shane, il n’est pas de la vallée. Il vient de l’extérieur. L’opposition entre le bon Shane, blond et vêtu de beige et le méchant Jack Wilson, habillé en noir et dont émane une cruauté sadique, est l’incarnation symbolique – la lutte entre le bien et le mal – de l’affrontement entre les ranchers et les fermiers. Le film ne se limite pourtant pas aux affrontements. La relation amicale entre Shane et le jeune Joey est pour beaucoup dans la réussite du western.

La scène finale où Joey le supplie de rester dans la vallée est particulièrement émouvante et forte, plaçant le spectateur dans la position de l’enfant qui rêve de voir son héros rester dans sa réalité. Les cris déchirants de l’enfant contrastent avec le départ muet du héros, qui sans se retourner ni laisser paraître d’émotion, disparaît au loin, tel un mirage.

L’histoire ne serait rien sans une réalisation de grande qualité. C’est le cas ici, avec de nombreuses scènes qui ressortent par leur beauté. La musique de Victor Young donne la profondeur et l’émotion nécessaires pour achever de faire de Shane un très grand film. Elle exalte l’espoir incarné par Shane, elle fait vivre les paysages grandioses qui servent de décors à l’intrigue et expriment les élans émotionnels des personnages principaux. Quant aux acteurs, trois se distinguent nettement par leur interprétation : Alan Ladd qui parvient à rendre Shane héroïque avant même qu’il ait tué le méchant, Jack Palance qui avec son sourire sadique est inquiétant à souhait et Brandon de Wilde, qui nourrit la légende du héros à travers son admiration exaltée.

Ce western semble avoir beaucoup influencé Sergio Leone (puis C. Eastwood). De nombreux éléments préfigurent le western leonien. Entre autres : la figure du héros solitaire et mystérieux ; son aspect désabusé, sa tranquille nonchalance et son apparent détachement émotionnel ; les brusques arrivée et départ de l’étranger : semblant venir de nulle part, il s’en retourne vers une destination inconnue ;  la brutalité des scènes d’action et leur réalisme et enfin le choix d’un cadre extérieur grandiose pour refléter le drame humain qui se joue (héritage de John Ford).

Titre original : Shane. Réalisation : George Stevens. Acteurs principaux : Jean Arthur (Mrs Starrett), Van Heflin (Starrett), Alan Ladd (Shane), Jack Palance (Wilson), Brandon de Wilde (Joey). Scénario : A B. Guthrie, d’après Jack Schaeffer. Musique : M. Steiner. Pays d’origine : Etats-Unis. Date de sortie : 1953. Durée : 118 mn (1h58). Oscar 1954 de la Meilleure photographie.


[1] Voir dans le DVD « Le Brigand bien aimé » de Nicholas Ray, dans la collection western de légende.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Vous pouvez utiliser ces balises et attributs HTML : <a href="" title=""> <abbr title=""> <acronym title=""> <b> <blockquote cite=""> <cite> <code> <del datetime=""> <em> <i> <q cite=""> <strike> <strong>