L’Homme aux colts d’or

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D’Edward Dmytryk

Jessie Marlow: And so they’ll come into town, and you’ll shoot them all down dog-dead in the street, is that it?
Clay Blaisedell: Or them me.”

Synopsis : La communauté de Warlock vit dans la peur d’une bande de hors la loi dirigée par un puissant rancher, Abe McQuown. Les habitants recourent au service d’un tueur réputé, Clay Blaisedell, surnommé « l’homme aux colts d’or » pour assurer leur défense…

Attention vous entrez dans la zone spoiler.

Il s’engage à rétablir l’ordre, avec l’aide de son acolyte Tom Morgan, à condition d’avoir les pleins pouvoirs à Warlock. Au même moment, un des hors la loi, Johnny Gannon, change de camp et devient shérif adjoint. Provoqué par des membres de la bande, dont le propre frère de Gannon, Blaisedell les tue. Le shérif adjoint affronte les bandits. Mais cette fois, des habitants se portent à son secours et il parvient à tuer et emprisonner les hors la loi.  Tandis que Morgan devient une menace pour la communauté par son comportement violent et incontrôlable, il provoque en duel Clay et se fait tuer. Par tristesse et par dépit, le tueur aux colts d’or devient à son tour violent et dangereux. Suite à un ultime duel avec Gannon, Blaisedell dépose ses colts et quitte Warlock.

Il faut s’imaginer Warlock comme une feuille de papier vide sur laquelle trois argumentations différentes s’affrontent. C’est à une réflexion sur les notions de justice et de légalité qu’E. Dmytryk nous convie dans son western. Ces trois argumentations sont trois conceptions de la justice, chacune incarnée par un protagoniste.  L’adjoint du shérif, Johnny Gannon, représente la justice de la loi. Clay Blaisdell symbolise la justice du héros et Abe McQuown figure la justice du plus fort. La justice de la loi est celle qui s’appuie sur les règles édictées par la communauté pour parvenir à une coexistence pacifique. La justice du héros est celle d’un sauveur qui devient l’unique interprète de la loi pour défendre une communauté. Enfin, la justice du plus fort est celle d’un individu ou d’un groupe qui fait de la loi la prérogative du plus fort.

Mais ce que montre le film, c’est qu’en somme, ces trois définitions se réduisent à deux alternatives. A la question, comment rétablir l’ordre, il faut choisir entre la loi et la force. Restaurer la paix par la violence, même si elle est faite au nom de l’ordre, même si elle se traduit par l’élimination des fauteurs de troubles revient à nier la loi. Le soi-disant sauveur appartient donc en réalité au même camp que le bandit qui s’affranchit des lois. Tous les deux alimentent l’instabilité et nourrissent le cercle vicieux de la violence. Il faut noter l’originalité de cette réflexion, surtout dans un genre- le western- où le personnage principal devient un héros par la force, en tenant rarement compte de la loi.

D’où le statut ambigu du personnage principal, Clay Blaisdell. Au premier abord, on l’identifie au gentil de l’histoire, alors qu’il se révèle finalement dangereux pour la communauté. Il ne peut accepter de voir ses pouvoirs limités et ce d’autant plus qu’il a le sentiment, en ayant fait le don de sa personne à la communauté, d’en être désormais responsable. Clay est l’application même du principe de Montesquieu selon lequel il faut séparer les pouvoirs pour éviter qu’un seul s’arroge un contrôle absolu. Il est également la démonstration de la justesse d’une idée prêtée par le dramaturge Bertolt Brecht à Galilée. Dans sa pièce de théâtre La Vie de Galilée, le scientifique discute avec son élève, Andrea. Ce dernier regrette que Galilée n’ait pas tenu tête aux institutions religieuses, il dit ainsi : « Malheur au pays qui n’a pas de héros ». Ce à quoi Galilée lui répond : « Non, malheur au pays qui a besoin de héros ». Warlock se libère de l’emprise de la violence à partir du moment où le héros, Clay, n’est plus nécessaire et devient même indésirable.

Le cheminement moral du bandit repenti, Johnny Gannon, est d’une certaine manière inverse de celui de Clay Blaisdell.  Il choisit de sortir de la spirale de la violence pour défendre une société pacifiée. Il incarne cette jeune Amérique qui délaisse progressivement la violence des tueurs de l’ouest pour se civiliser. Pour instaurer  l’ordre, il choisit la voie de la loi et rejette la violence. C’est une société où, tout comme Johnny lors du duel final l’opposant à Clay, être un tireur médiocre ne vous condamne pas. Bref, une société où justice et force sont deux éléments distincts. Cette évolution est rendue possible par le soutien de la communauté, qui surmonte sa lâcheté pour défendre son représentant de l’ordre. La lâcheté est le propre d’une société où la force domine. Les légendes de l’ouest également. Quand Clay dépose ses colts d’or aux pieds du shérif adjoint, le geste peut être interprété comme la révérence des héros de l’ouest, désormais incompatibles avec la pacification souhaitée par la société.

C’est contre la pacification d’une société qui en conséquence n’a plus besoin de héros, pour reprendre la formule brechtienne, que l’acolyte de Clay, Tom Morgan, se dresse. L’admirateur veut continuer à faire vivre son objet d’admiration. Après avoir consacré une partie de sa vie à la glorification de son ami, il ne peut accepter de voir ce dernier démis de ses fonctions par le shérif adjoint et la communauté. Mais ce n’est pas tant pour le pouvoir qu’il refuse cette situation que pour ne pas perdre son héros, qui donnait jusque-là un sens à sa vie. Une fois encore, dans son traitement de l’amitié, Dmytryk fait preuve d’originalité. L’amitié dans les westerns est une valeur forte. Mais alors qu’il s’agit le plus souvent d’une amitié virile, elle est ici d’une autre nature. Entre Morgan et Clay, leur relation est vitale car chacun donne sens à l’autre, comme si dans cet ouest en voie de pacification, les héros n’existaient plus que dans les yeux de leurs admirateurs, eux-mêmes en voie de disparition.

Henri Fonda et Richard Widmark illuminent ce western par leur charisme mélancolique. Le choix des deux acteurs, respectivement plus habitués aux rôles du gentil et du méchant, s’avère ici judicieux pour amener les spectateurs à s’interroger sur leurs étiquettes. On retrouve le thème du héros mandaté par une communauté pour faire face à une menace extérieure dans le film de C. Eastwood, L’Homme des hautes plaines. Un récent western, Apaloosa (moins bon que celui d’Eastwood) se rapproche encore plus de la thématique du film autour de l’amitié.

Titre original : Warlock. Réalisation : Edward Dmytryk. Acteurs principaux : Henry Fonda (Clay Blaisedell), Anthony Quinn (Tom Morgan), Richard Widmark (Johnny Gannon). Scénario : Robert Alan Arthur, d’après le roman de Oakley Hall. Musique : Leigh Harline. Pays d’origine : Etats-Unis. Date de sortie : 1959. Durée : 122mn (2h02).

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