Les fraises sauvages

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D’Ingmar Bergman

ROAD-TRIP DANS LE PASSE  kinopoisk.ru

Synopsis : Pour recevoir un prix récompensant sa carrière, le professeur de médecine Isak Borg, 78 ans, entreprend un voyage en voiture avec sa belle-fille, Marianne, au cours duquel il se remémore sa jeunesse.

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Au seuil de la mort, quel regard avons-nous sur notre vie ? Quel souvenir laissons-nous auprès de nos proches ? A la suite d’un cauchemar qui le confronte à sa mort prochaine, Isak entame un road-trip en compagnie de sa belle-fille. Chaque personnage et chaque lieu rencontrés sur son chemin sont un miroir éclairant son passé, ses erreurs, ses regrets et ses joies. Bergman nous raconte la lutte interne d’un vieillard qui, après une existence assoupie, s’éveille à la vie alors qu’il est sur le point de la perdre. Cette lutte oppose sa conscience à son indifférence. Après s’être détourné de ce qui aurait pu l’attacher à la vie, les souvenirs de sa jeunesse le rattrapent et le poussent à une distance critique envers son existence. Ses rêves sont les assauts de sa conscience contre son aveuglement. Son périple est géographique, mais surtout psychique. Les voyageurs qu’il croise sur son chemin sont autant d’obstacles qui le rapprochent du dénouement final, de sa confrontation avec sa vie. Pour achever son odyssée, ce ne sont pas des sirènes ou des cyclopes qu’Isak va devoir affronter, mais les souvenirs refoulés de ses choix passés.

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Sa belle-fille, Marianne, est l’initiatrice de sa prise de conscience. En lui reprochant ouvertement sa froideur et son égoïsme, au moment où il cherche à s’arranger avec la mort, elle le pousse à faire un bilan de sa vie. En revenant sur le lieu de son enfance, là où son amour de jeunesse cueillait des fraises sauvages, Isak retrouve l’intensité de ses jeunes années et le souvenir de l’été durant lequel sa fiancée, Sara, l’a quitté pour son frère. En se remémorant cet amour perdu, son indifférence envers sa femme apparaît en creux. Et c’est sur le lieu même où son adorable cousine cueillait des fraises qu’elle renaît sous les traits d’une jeune femme prise en auto-stop. Egalement prénommée Sara, elle se rend en Italie avec deux soupirants. Sara est le fantôme de sa jeunesse perdue, le rappel de cette époque idyllique révolue, celle de l’insouciance et des amourettes naïves mais authentiques.

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C’est ensuite au tour d’un couple en rupture d’être embarqué dans la voiture d’Isak. La cruauté des disputes du couple fait écho à la violence de sa relation conjugale passée. Le spectateur le sait, mais le vieil homme semble encore l’ignorer. Ses années de déchirement avec sa femme sont encore trop enfouis au fond de sa mémoire pour émerger dans le bilan de son existence. Le voyage se poursuit et alors qu’Isak s’arrête à une station-service, il retrouve deux patients qu’il soignait à ses débuts. Modeste médecin de campagne, il était très apprécié par sa clientèle. Un vague regret s’empare de lui, alors qu’il vit désormais reclus dans sa position confortable, terré dans sa solitude. Une nouvelle halte, au cours d’un déjeuner, apporte une nouvelle révélation. Les deux prétendants de Sara, l’un religieux, l’autre rationaliste, s’affrontent sur l’existence de Dieu. Ils demandent à l’honorable professeur de médecine de les départager. Isak ignore la question et récite à la place un poème d’amour. Au seuil de la mort, l’existence de Dieu ne serait-elle finalement pas une question aussi cruciale que Bergman l’a toujours cru ? Dans le bilan d’une vie, Dieu se révélerait-il insignifiant face à l’amour ?

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Après les regrets du passé, celui de n’avoir pas épousé sa cousine et celui d’avoir échoué dans son mariage, la hantise de son futur le rattrape lorsqu’il rend visite à sa mère. La vieille femme est un miroir de l’avenir auquel Isak se destine, s’il ne rompt pas avec son égoïsme et son détachement émotionnel, comme sa belle-fille le lui a fait remarquer. La froideur et l’indifférence de la vieille femme à l’égard du monde extérieur l’ont condamné à une mort avant l’heure ; emmurée dans sa solitude, elle attend une mort qui tarde cruellement. Après les fantômes du passé, l’ombre de ce que pourrait devenir Isak apparaît autrement plus effrayante. Les regrets du passé ne sont rien à côté de l’avenir solitaire que le vieillard semble condamné à endurer.

Un cauchemar prolonge cette vision horrifique de ce qui l’attend. Son esprit l’oblige à affronter son passé qui le remplit de regrets et cet avenir qui le terrifie. Dans son cauchemar, le passé et l’avenir l’assaillent simultanément. D’un côté, il contemple avec envie ce qu’il aurait pu être si sa bien-aimée l’avait préféré à son frère et de l’autre, il est pourchassé par des corbeaux qui lui rappellent sa fin inéluctable. Et c’est devant un tribunal imaginaire, composé des participants à son road-trip, que son cauchemar l’entraîne. Sommé de se justifier sur sa vie, il échoue lamentablement. L’évidence lui échappe ; il rate son examen. Il ne voit rien dans le microscope dont il doit analyser le contenu et s’avère incapable de déchiffrer un texte qui n’est pour lui qu’un pur charabia. Ce qui est évident pour les autres s’avère incompréhensible pour lui. Afin de réveiller sa conscience, ses juges le contraignent à se replonger dans le souvenir d’un épisode douloureux de sa vie conjugale, au cours duquel il avait épié sa femme en train de le tromper. Elle s’était ensuite plainte à son amant de la froideur de son mari. Isak est finalement obligé de voir ce qu’il s’efforçait jusque-là de nier : il a été un mauvais mari, un homme distant et insensible.

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A son réveil, sa condamnation imaginaire devient réelle, par l’intermédiaire de sa belle-fille. Marianne raconte à son beau-père la réaction de dégoût de son mari, Evald, à l’annonce de sa grossesse et l’ultimatum qu’il lui a posé, en l’obligeant à choisir entre lui et le bébé. Non seulement l’égoïsme d’Isak l’a condamné à la solitude, mais il a également condamné son fils au même châtiment, en lui apprenant à ne pas s’engager au-delà de sa propre existence. Evald ne peut pas assumer cet enfant qui l’obligerait à se lier avec la vie et donc à lui reconnaître une valeur. La lâcheté du fils est l’héritage de la lâcheté du père. Marianne le sait, Isak est sur le point de le comprendre.

Après la condamnation vient la célébration. Parvenu au terme de son road-trip, la remise de son titre honorifique vient attester de sa réussite professionnelle. Condamné par sa conscience, Isaac est couronné par ses pairs. Le bilan du voyage – de son introspection – serait-il en fait positif ? Aurait-il réussi sa vie ? Mais un doute s’insinue progressivement en lui : et si le charabia qu’il ne parvenait pas à déchiffrer dans son cauchemar, n’avait pas plus de sens que le discours en latin prononcé par ses pairs lors de la remise de son prix ? Et si cet hommage n’était qu’un autre charabia, dissimulant le constat évident de son échec, la célébration d’une vie ratée ? Dès lors, comment échapper au même sort que sa mère, alors qu’il a été incapable de se faire aimer par son propre fils ? Isak comprend enfin ce que Marianne lui avait déjà suggéré : sa mère, son fils et lui ne sont que trois versions du même individu, à trois âges différents.

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De cette prise de conscience découle son relatif apaisement. Désormais capable de mieux identifier ses erreurs, il peut s’intéresser à son fils au-delà de ce que les règles de la bonne conduite lui imposent. En lui offrant d’effacer ses dettes et en lui conseillant de se réconcilier avec sa femme, Isak brise sa propre condamnation. Lui qui a traversé la vie sans s’attacher à rien, ni à personne, parvient finalement à dépasser son égoïsme. Evald ne voit pas l’évolution de son père. Bergman n’est pas naïf ; une prise de conscience tardive ne saurait effacer les actes de toute une vie. Et c’est finalement celle qui l’avait initialement condamné qui le sauve, en lui montrant de la sympathie. Marianne clôt son périple ; en se réconciliant avec lui, elle lui offre une semi-absolution pour ses erreurs passées et le sort définitivement de sa solitude. Les doux souvenirs de son enfance achèvent de réconforter le vieil homme. Il peut désormais paisiblement s’endormir, partiellement réconcilié avec la vie et apaisé par ses rêveries sur son enfance. I. Borg et son alter ego, I. Bergman peuvent mourir.

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Moins lisible que le Septième Sceau, Les Fraises sauvages est l’un des chefs-d’œuvre de Bergman. Il parvient avec simplicité et un sens artistique remarquable, à illustrer l’une des angoisses métaphysiques les plus préoccupantes : l’évaluation d’une vie au seuil de la mort. Le chevalier jouant aux échecs avec la mort trouvait un sens à l’existence dans le bonheur simple d’une famille, le vieillard trouve un réconfort face à la mort dans les doux souvenirs de sa jeunesse, après avoir affronté ses regrets et tenté de corriger ses erreurs. Le chevalier luttait pour comprendre la vie, Isak lutte pour s’accorder avec la mort. La partie d’échec entre la mort et le chevalier n’était que le premier round du tournoi qui s’achève avec le vieil homme.

Titre original : Smultronstället. Réalisation : Ingmar Bergman. Acteurs principaux : Victor Sjöström (Isak Borg), Bibi Andersson (Sara), Ingrid Thulin (Marianne), Gunnar Björnstrand (Evald), Max von Sydow (Akerman). Scénario : Ingmar Bergman. Musique : Erik Nordgren et Göte Loven. Pays d’origine : Suède. Date de sortie : 1957. Durée : 91mn (1h31). Festival de Berlin 1958 : Ours d’Or. Golden Globe du meilleur film étranger en 1959. Oscars du cinéma 1960 : nomination à l’Oscar du meilleur scénario original pour Ingmar Bergman.

 

3 réflexions au sujet de « Les fraises sauvages »

  1. Merci beaucoup pour cette très intéressante critique, je la trouve très juste et elle rend bien hommage à ce film que j’apprécie beaucoup. On attend les prochains Bergman du coup !

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