Les Communiants

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D’INGMAR BERGMAN

L’HOMME FACE AU SILENCE DE DIEU

Affiche Les Communiants

 « Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m’as-tu abandonné ? »

SynopsisThomas, pasteur d’une petite communauté, a perdu la foi. La répétition des mêmes gestes et des mêmes paroles, au cours de la communion distribuée aux rares fidèles, peine à masquer son manque de conviction. Et lorsqu’un homme vient le trouver pour surmonter son angoisse existentielle, il échoue à le réconforter.

église Les Communiants

Dieu peut-il donner un sens à l’existence ? La croyance est-elle un rempart suffisant contre l’absurdité du monde ? En perdant sa femme bien-aimée, le pasteur s’est raccroché fermement à Dieu. Privé de l’amour humain qui donnait un sens à son existence, il s’est enfermé dans une relation exclusive avec l’Eternel, cherchant dans les cieux la raison de vivre dont l’humanité l’a dépossédé. Dieu est apparu comme son dernier espoir, le seul pouvant le sauver de son désintérêt pour les hommes et pour sa propre vie. Mais qu’advient-il quand l’homme cesse de croire ? Que reste-t-il à l’homme quand Dieu n’existe plus ?

(Attention vous entrez dans la zone spoiler)

La crise existentielle du pasteur achève de tuer Dieu. S’il existe, pourquoi n’intervient-il pas pour conforter sa foi défaillante ? Pourquoi reste-t-il obstinément muet face à la détresse humaine ? Pourquoi a-t-il laissé le doute s’insinuer chez son représentant ? Thomas n’arrive plus à croire ; Dieu est trop silencieux pour exister. Mais s’il ne croit plus, il n’est pas prêt à réintégrer la communauté des hommes pour autant ; reconnaître l’absence de Dieu le contraindrait à renouer avec l’humanité. Or depuis la mort de sa femme, il a pris ses distances avec les hommes et s’est désolidarisé de leurs angoisses.

L’humanité de Dieu ne l’a sans doute jamais intéressé. Jésus manque de métaphysique. Sa réponse au questionnement existentiel ne pouvait satisfaire le pasteur ; Jésus est trop tourné vers les hommes et son message d’amour est trop ancré dans le réel pour correspondre aux questionnements de Thomas. Ce dernier cherche en effet une raison de vivre hors du monde, qui ne dépendrait pas des autres hommes. C’est dans l’abstraction d’un Dieu surnaturel que le pasteur a trouvé un sens à son existence ; ce sens était d’autant plus solide que Dieu était inatteignable, immuable, inhumain et échappait donc aux aléas auxquels l’humanité est soumise. Or en altérant son intérêt pour les hommes, la mort de sa femme a modifié sa relation avec l’Eternel ; dorénavant incapable d’aimer, le pasteur s’est isolé des autres individus et de Dieu. Il l’a recréé à son image, vide et insensible, absent. En perdant sa femme, Thomas a compris que Dieu n’était rien d’autre qu’une projection, l’incarnation surnaturelle d’un amour résolument humain. En perdant l’amour, il a perdu Dieu. Jésus n’est pas assez métaphysique pour l’intéresser, Dieu l’est trop pour exister.

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L’abstraction sans amour a créé un Dieu de plus en plus insaisissable, réduit à un pur concept. Le silence divin s’est communiqué à son représentant. Ce Dieu abstrait a vidé de sa substance le cœur du pasteur, désormais incapable non seulement d’entendre les angoisses de ses ouailles, mais également de les rassurer. Il ne peut plus communier avec ses fidèles : comment transmettre une parole divine à laquelle on ne croit plus ? A Persson qui vient le trouver pour être délivré de son désespoir face à l’absurdité de l’existence, Thomas communique ses propres inquiétudes, sa propre crise de foi. Le pasteur n’est pas le Grand Inquisiteur de Dostoïevski. Au lieu d’enserrer les hommes dans un tissu de mensonges dogmatiques destinés à les apaiser, il hâte le destin tragique de Persson en lui révélant son secret : sa perte de foi.

Etrange et déconcertant récit que celui du pasteur espérant être sauvé par le suicidaire et qui précipite finalement son passage à l’acte. Thomas croyait pouvoir se servir de la crise existentielle de Persson pour expurger ses propres angoisses et ainsi les apaiser. Entièrement absorbé par ses propres tourments, il n’a pas su comprendre les attentes de son interlocuteur. Et au lieu des certitudes apaisantes espérées, il choisit cet instant pour lui communiquer ses doutes. Or, ses révélations achèvent de convaincre Persson de l’absurdité de la vie. Et le pasteur n’en est lui que plus convaincu de l’absence de ce Dieu qui l’a abandonné. Chacun attendait une confirmation de l’existence divine qui les aiderait à surmonter son silence. Mais Dieu s’est dissipé dans le silence et les doutes.

Le pasteur et Persson sont-ils deux étapes d’une même trajectoire, qui débuterait par une remise en cause de Dieu et qui s’achèverait par un suicide ? La crise de foi réduit-elle à néant le sens de l’existence humaine ? Thomas est sur le point de renoncer à Dieu et Persson, dont la crise existentielle est plus avancée, est sur le point de renoncer à la vie : doit-on en déduire que le suicide est l’inévitable conséquence de la perte de foi ? Et par conséquent, les illusions réconfortantes sont-elles préférables au doute par nature angoissant ? Non répond Bergman, l’homme qui cesse de croire peut encore trouver du réconfort auprès des autres hommes, en acceptant leur amour. Si le sens de l’existence n’est plus à chercher dans les cieux, il doit être trouvé sur Terre. Le suicide de Persson fait ainsi comprendre au pasteur qu’on ne peut pas nier les hommes qui existent, au profit d’un Dieu qui n’existe pas.

Max von Sydow

En apparence, Les Communiants est un film relativement simple à comprendre : un pasteur perd la foi et son incapacité à réconforter ses fidèles entraîne un suicide. Mais contrairement à la plupart des classiques de Bergman, celui-ci repose principalement sur les dialogues ; le texte n’est guère secondé par une mise en scène exprimant les interrogations des personnages. Il n’est donc en réalité pas si facile d’en saisir les nuances et il convient d’être particulièrement attentif aux détails. L’éclairage joue par exemple un rôle déterminant tout au long du film, avec des variations de la lumière naturelle à l’intérieur de l’église, qui suivent les évolutions de la crise de foi du pasteur (un remarquable travail de Sven Nykvist, le directeur de la photographie). L’austérité de la mise en scène visait probablement à faire ressortir la solitude des hommes face à l’absence de Dieu. Ce second volet de la trilogie du silence (A travers le miroir, Les Communiants et Le Silence) n’en demeure pas moins l’un des principaux chef-d’œuvres du maître suédois et l’un de ses films préférés, c’est dire son intérêt.

Les Communiants est la confession de Bergman, le témoignage de sa rupture avec Dieu. La crise existentielle du pasteur est la sienne. Elle est celle d’un homme élevé dans une religiosité austère, par un père pasteur et qui a vécu une grande partie de sa vie dans la peur d’un Dieu qui a abandonné son propre fils sur la croix. Le film est une réponse au cri de terreur de Jésus lors de sa crucifixion, le même cri de terreur lancé par Bergman alors qu’il perdait la foi : « Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m’as-tu abandonné ? ».

Le cinéaste veut dépasser son sentiment d’abandon. La crise de foi du pasteur va l’y aider. Bergman confie son angoisse au personnage du pasteur, comme ce dernier a confié son angoisse à Persson : pour se libérer de ses tourments en les exprimant. Thomas et Persson sont deux alternatives auxquelles Bergman a probablement songé en perdant la foi : être ou ne plus être. La voie du pasteur l’a emporté. Et au lieu d’une fin christique ou d’un suicide, Thomas a choisi de poursuivre la lutte pour retrouver une raison de vivre. Pas besoin de résurrection pour l’homme qui ne croit plus, la vie lui suffit. En proposant à la femme qui l’aime passionnément, de l’accompagner dans un déplacement pastoral, Thomas répond enfin à sa déclaration d’amour. Il renoue ainsi avec l’humanité. Bergman a réussi. Il s’est libéré du traumatisme de l’homme abandonné. Il peut désormais vivre sans Dieu.

Les Communiants

Titre original: Nattvardgästerna. Réalisation : Ingmar Bergman. Acteurs principaux : Ingrid Thulin (Märta Lundberg), Gunnar Björnstrand (le pasteur Thomas Ericsson), Max von Sydow (Jonas Persson). Scénario : Ingmar Bergman. Musique : Erik Nordgren. Pays d’origine : Etats-Unis, France. Date de sortie : 1962. Durée : 79mn (1h19).

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