Les Chaussons Rouges

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DE Michael Powell & Emeric Pressburger

« When we first met…you asked me a question to which I gave a stupid answer. You asked me whether I wanted to live and I said “Yes”. Actually, Miss Page, I want more, much more. I want to create…” (Lermontov).

Synopsis : Lermontov, un chorégraphe génial recrute Vicky, une danseuse débutante dans sa troupe. Elle acquiert une réputation mondiale en incarnant l’héroïne d’un ballet adapté du conte d’Andersen, Les chaussons rouges. L’histoire d’une paire de chaussons qui confère à celui qui les portent une capacité extraordinaire de danser, mais dont le maléfice réside dans l’impossibilité de s’en défaire et donc d’arrêter de danser…

Attention vous entrez dans la zone spoiler.

Ils parcourent ensemble les scènes mondiales les plus prestigieuses. Un soir, Lermontov apprend qu’elle entretient une liaison avec le compositeur de la troupe, Julian Craster. Lermontov provoque son renvoi. Vicky quitte la troupe et se marie avec Julian. Quelques mois plus tard, elle croise Lermontov qui lui propose de revenir dans le ballet. Alors qu’elle s’apprête à danser à nouveau Les chaussons rouges, son mari la supplie de ne pas danser. Ne sachant qui choisir, de l’amour ou de la danse, elle le laisse partir. Dans un ultime geste désespéré, croyant l’avoir perdu, elle se précipite sous un train. Avant de mourir dans les bras de son mari, elle lui demande de retirer ses chaussons rouges.

Les chaussons rouges, c’est le dilemme entre la perfection artistique et la vie. C’est la tragédie de l’artiste qui pour atteindre une perfection dans son art doit sacrifier sa vie. Le conte d’Andersen en est la métaphore : les chaussons rouges transcendent celui qui les porte, mais l’obsession qu’ils engendrent pour la danse empêche leur détenteur de vivre. La danseuse ne peut s’arrêter de danser. Seule la mort la délivre du sortilège. Si dans le conte d’Andersen, la danseuse interrompt sa danse infernale en demandant à un bucheron de lui couper les pieds, c’est en se jetant sous un train que le film interrompt sa transe magique. La tragédie de l’artiste, sublimé et consumé par son art est magnifiquement rendue. De manière plus générale, c’est la quête de la perfection qui est au cœur du film. Les personnes habitées par cette quête ne peuvent y échapper, ils vivent pour elle. Ils ne peuvent retirer leurs chaussons rouges. Mais dans le même temps, cette quête les dévore.

Le film reprend le conte d’Andersen sur deux niveaux. D’abord, à travers le ballet inspiré du conte d’Andersen, monté par Lermontov et dansé par Vicky. Fait rare dans un film, le spectateur assiste à un ballet de près de 18 minutes. Ensuite, à travers la vie des membres de la troupe. La puissance et l’intérêt du film réside dans la profondeur de ses portraits d’artistes. Deux d’entre eux nous intéressent en particulier : l’artiste tragique (Vicky) et l’artiste tyrannique (Lermontov). Tous les deux sont transcendés par leur art, mais deux points importants les séparent. Le renoncement à la vie et leur rôle dans la création.

D’une part, à la différence de la danseuse, Lermontov a renoncé définitivement à toute forme de jouissance autre que son art. C’est un Faust comblé. D’autre part, en raison de sa position de démiurge dans la création, en tant que chorégraphe (ou cinéaste), son art repose sur sa capacité à faire s’exprimer le talent de tous les artistes qui contribuent à l’œuvre. Alors que la quête de perfection de la danseuse est entièrement autocentrée, le chorégraphe est uniquement intéressé par la capacité des autres à atteindre cette perfection. D’où l’aspect maléfique de Lermontov, contraint d’être tyrannique pour les amener à se surpasser, contraint d’exiger d’eux le renoncement qu’il s’est lui-même imposé. Il les écarte de la vie pour qu’ils se surpassent dans leur art. Lermontov incarne ainsi le double du vendeur des chaussons rouges du conte, qui permet au talent de naître, mais qui étouffe la vie chez sa danseuse.

La jeune Vicky représente le versant tragique de cet engagement artistique extrême. Tragique car déchiré entre deux tendances contradictoires- l’art et la vie-. En dansant, elle rejoue la vie sur scène et ne peut donc jamais rompre avec elle comme le fait Lermontov. Comment renoncer à la passion en incarnant des personnages passionnés ? Ce que Lermontov admire en elle, sa fougue et sa vivacité, est également ce qu’il ne peut tolérer. Paradoxe insurmontable. Qui plus est, en vivant pour son art comme le lui commande Lermontov, elle ne peut qu’être attirée par les charmes du compositeur, de même que la danse est transcendée par la musique. Une lutte s’engage ainsi en elle, entre son amour pour le compositeur Julian et sa passion pour la danse. Son amour affaiblissant d’autant sa dévotion totale à son art. Et c’est inévitablement par la mort qu’elle s’extirpe de cet effrayant dilemme.

Titre original : The Red Shoes. Réalisation : Michael Powell et Emeric Pressburger. Acteurs principaux : Marius Goring (Julian Crasner), Moira Shearer (Vicki Page), Anton Walbrook (Boris Lermontov). Scénario : Emeric Pressburger et Keith Winter, d’après le conte de Hans Christian Andersen. Musique : composée, arrangée et dirigée par Brian Easdale et The Royal Philharmonic. Margherita Grandi, Ted Heaths et Kenny Baker Swing Group. Pays d’origine : Royaume-Uni. Date de sortie : 1948. Durée : 126 minutes (2h06). 1949 : Oscar de la meilleure direction artistique pour un film en couleur, Oscar de la meilleure musique. 1949 : Golden Globe de la meilleure musique.

 

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