L’Enigme de Kaspar Hauser

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DE Werner Herzog

« Do you not then hear this horrible scream all around you that people usually call silence.”

Synopsis : 1828, en Bavière. Depuis sa naissance, Kaspar Hauser a vécu enfermé dans une pièce, sans aucun contact avec le monde extérieur à l’exception d’un homme se faufilant la nuit pour lui déposer sa nourriture. Un jour, l’homme qui le retient captif le relâche en ville…

Attention vous entrez dans la zone spoiler.

 

Incapable de s’exprimer et ignorant tout du monde, Kaspar vit difficilement son immersion dans la société. Suscitant l’intérêt général, il devient une bête de foire. Il est recueilli par un vieux professeur qui se charge de son éducation. Kaspar apprend à lire, à écrire et à réfléchir. Quelques années plus tard, il est assassiné dans des circonstances mystérieuses par l’homme qui lui avait rendu sa liberté. En pratiquant l’autopsie de son corps, des scientifiques découvrent le secret de son étrange existence : son cerveau présente plusieurs anomalies.

Inspirée d’une histoire vraie, la vie de ce garçon enfermé depuis sa naissance dans une tour puis soudainement replacé dans la société a beaucoup inspiré les auteurs du XIXe siècle. Werner Herzog la reprend pour poser l’énigme de l’existence humaine. Abandonné par son concepteur, l’homme erre sans repères dans ce monde hostile où « les gens sont des loups pour lui » selon les mots de Kaspar. Alors qu’il découvre le monde et apprend à le connaître et à l’interroger, le jeune garçon est sommé de conformer sa vision du monde aux cadres sociaux préexistants. Dès ses premiers pas en société, deux catégories de personnes croisent son chemin : le professeur âgé qui le recueille cherche à développer son ouverture d’esprit tandis que les hommes d’Eglise et le logicien cherchent à lui enseigner les bonnes réponses.

Avides de découvrir chez ce garçon sans éducation religieuse la manière dont Dieu s’est révélé à lui, les hommes d’Eglise sont horrifiés par sa réponse : non seulement il n’a jamais fait l’expérience de Dieu, mais il n’en saisit même pas le sens : « Je ne comprends pas cette question ! Dans ma prison, je n’ai pensé à rien. Je ne peux pas imaginer que Dieu a tout créé à partir de rien comme vous me l’avez dit. » Les religieux sont désarçonnés par la remise en cause simple et naturel de Dieu par ce garçon dont ils espéraient une révélation confortant leur foi. Au doute, ils répondent par la certitude : « S’il ne comprend pas, qu’il croie ! Il faut que tu croies ! On ne doit pas discuter un dogme religieux ! ». Après l’échec des hommes d’Eglise, c’est à la raison étriquée d’un logicien que Kaspar est livré. Pour tester son intelligence et sa faculté à raisonner, ce dernier soumet Kaspar à une énigme. La réponse du garçon suscite l’indignation du professeur, car tout en étant juste voire même plus astucieuse que celle du logicien, elle sort du cadre attendu. Elle ne correspond pas à la réponse prévue. En remettant en cause la manière dont le logicien conçoit ce problème, Kaspar est à nouveau sommé de se dessaisir de sa libre pensée pour rentrer dans les cadres fournis.

Après avoir montré un Kaspar se débattant contre les tentatives de lui imposer une certaine vision du monde, Herzog expose sa misérable fin de vie, assassiné par la main qui l’avait extrait de sa prison. On retrouve la vision profondément pessimiste du cinéaste. L’homme semble n’être qu’un vers de terre, n’ayant pas d’emprise sur sa vie et en tout cas aucune sur sa mort. Dieu est absent, l’homme ne peut être sauvé.

Le film se termine en s’amusant de la prétention naïve de l’homme à expliquer l’origine et la vie de Kaspar. Les savants qui pratiquent l’anatomie du garçon croient avoir compris son secret en découvrant les anomalies de son cerveau. L’illusion de la résolution de l’énigme est ironiquement soulignée par le personnage du notaire. Il emprunte résolument un chemin, satisfait d’avoir saisi le fin mot de l’histoire alors même que sa propre étrangeté saute aux yeux du spectateur. Les hommes se retrouvent finalement tous dans la position de Kaspar, incapables de comprendre leurs origines et demeurant dans l’illusion réconfortante d’une réponse à leur angoisse existentielle.

Tout au long du film, l’étrange galerie de personnages qui côtoient Kaspar semble là pour rappeler que l’énigme n’est pas tant celle de Kaspar que celle des hommes en général. L’énigme de l’existence humaine est la véritable énigme du film. Son mystérieux créateur, ce « Dieu qui est contre tous » selon le titre allemand original (Chacun pour soi et Dieu contre tous), a abandonné l’homme à lui-même. Et malgré les efforts désespérés de l’homme pour percer ce silence assourdissant et pour mettre au jour le sens de son existence, la lutte est perdue d’avance. Kaspar meurt aussi absurdement et mystérieusement qu’il était apparu. L’énigme demeure. Cette énigme est double. Elle est d’abord historique, puisque depuis sa mort, personne n’a réussi à élucider les raisons de son assassinat. Elle est ensuite métaphysique. On peut en effet se demander si pour Herzog, la fin tragique de Kaspar n’est pas la métaphore de la condition humaine et si le bourreau du jeune homme ne figure pas Dieu lui-même ? Un Dieu qui retire l’homme du monde aussi absurdement qu’il l’avait mis au monde.

L’étrangeté du film, avec ses brusques sauts temporels, l’insertion sans transition des rêves de Kaspar et ses longueurs, contribue à créer une atmosphère décousue et parfois incohérente qui renforce le message sur l’incapacité de l’homme à comprendre son existence. L’étrangeté du film reflète le caractère énigmatique de la condition humaine. Néanmoins, au-delà de cette étrangeté, la musique insuffle une note d’espoir. Le magnifique canon D de Pachelbel surplombe le film et semble rendre hommage à l’humanité, comme si Herzog voulait signifier qu’en dépit des eaux mouvantes dans lesquelles l’homme se débat, il y a une grandeur dans son existence et dans sa volonté jamais éteinte d’en saisir le sens. Les hommes, représentés dans l’ image ci-dessus, restent des Sisyphe, escaladant la montagne de la connaissance dans une brume aveuglante, sans savoir où ils vont, recommençant à l’infini cette ascension absurde et difficile, avec l’espoir de parvenir au sommet et de comprendre le sens de leur montée.

Titre original : Jeder für sich und Gott gegen alle. Réalisation : Werner Herzog. Acteurs principaux : Bruno Schleinstein (Kaspar Hauser), Walter Ladengast (Professeur Daumer). Scénario : Werner Herzog. Musique : Johann Pachelbel, Orlando di Lasso, Tomaso Albinoni, Mozart. Pays d’origine : Allemagne de l’Ouest. Date de sortie : 1974. Durée : 110 minutes (1h50). 1975 : Grand Prix au Festival de Cannes, Prix du Jury Œcuménique.

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