Le Village

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De Night Shyamalan

Ivy Walker: Oh, berries! What a splendid present!
Lucius Hunt: Be cautious. You are holding the bad color.
Ivy Walker: This color attracts Those We Don’t Speak Of.
Ivy Walker: You ought not pick that colour berry anymore.”

Synopsis : Une communauté traditionnelle demeurant au cœur d’une forêt vit selon un code très strict. Ces règles visent à tenir à l’écart les créatures menaçantes évoluant au-delà des limites du village…

Attention vous entrez dans la zone spoiler.

La blessure mortelle d’un villageois bouleverse la communauté lorsque sa fiancée aveugle décide de se rendre en ville pour chercher des médicaments pour le sauver. Après une courte incursion dans la civilisation moderne, elle retourne au village.

Croire pour se protéger de la réalité ou affronter la réalité en rejetant ses croyances, telle est l’alternative du film. Proche du questionnement du Grand Inquisiteur dans les Frères Karamazoff de Dostoïevski, cette interrogation métaphysique traverse le film avec brio. Shyamalan expose avec finesse ces deux options et leurs conséquences. Dans le roman de l’écrivain russe, le Grand Inquisiteur explique à Jésus le besoin qu’ont les hommes d’aliéner leur liberté pour une croyance rassurante. Effrayés par la liberté qu’ils ont de se définir par eux-mêmes, ils préfèrent la déléguer à un guide (un prophète), représentant d’une entité supérieure. En échange de leur liberté, l’Eglise leur assure une tranquillité dans le présent et dans l’avenir, en leur fournissant un cadre et une réponse au sens de leur existence. Dans Le Village, la croyance est également décrite comme une construction humaine établie par quelques individus pour le bonheur supposé de leur communauté. Les deux se rejoignent dans une même peur d’être dans le monde, mais dans Dostoievski cette peur est celle du vide, de l’absence du sens de la vie, tandis que dans The Village, l’accent est davantage mis sur la peur des autres.

A la suite de traumatismes vécus dans la société, ils ont imaginé les créatures pour préserver leurs proches des risques extérieurs. Les Anciens sont ainsi devenus les garants de la sécurité de la communauté qui lui a délégué son pouvoir. Ils ont choisi de croire pour ne pas voir une réalité effrayante et pour s’en prémunir, un peu à la manière d’Elisabeth dans Persona de Bergman. Devant le déferlement de violence dans le monde, l’actrice de théâtre devient muette. Elle choisit de cesser toute interaction avec ce monde absurde et violent. Elisabeth comme les Anciens se réfugient dans leurs retranchements (mental ou communautaire) pour échapper au monde.

Dans l’environnement cloisonné crée par les Anciens, la peur existe mais elle est domestiquée. Elle est encadrée par des tabous connus de tous- la couleur rouge et les limites du village- . Seule une violation de ces tabous entraîne l’incursion des créatures dans le village. A la manière des Hommes d’Eglise qui ont véhiculé pendant des siècles la peur de l’enfer pour pousser les hommes à suivre leurs préceptes religieux, les Anciens du village utilisent la peur pour maintenir les villageois dans un respect dogmatique pour leur croyance. Et ce village si paisible à première vue se révèle en fait glaçant, tant la peur y est omniprésente. La croyance des villageois se nourrit de cette peur. En éveillant en eux des angoisses irrationnelles, les villageois vont chercher dans l’irrationnel un remède à leur peur. Ivy est la première à briser ce consensus irrationnel en cherchant une solution dans les médicaments, c’est-à-dire dans la science moderne.

L’ingéniosité du film consiste à se faire passer pour un film fantastique (les films précédents de Shyamalan ont contribué à cette attente) avec des créatures surnaturelles, pour finalement dévoiler la supercherie. Pour une fois, le spectateur n’est pas sommé de croire à des faits dépassant le réel. Son irrationalisme n’est pas abreuvé, il est entravé par une révélation surprenante. Ici, il n’est pas question de fantômes ou d’extraterrestres terrifiants, mais de monstres créées par les hommes. Cette incursion indésirable du rationalisme dans l’histoire est probablement la cause principale du désamour de nombre de spectateurs et de critiques pour ce film.

Les deux héros ont eux-mêmes un rapport contradictoire avec la croyance. Ils y adhèrent tout en la défiant. Lucius la défie pour chasser les créatures des bois et ainsi faire cesser la peur des villageois. Ivy pour sauver l’homme qu’elle aime. Chacun représente une forme différente de subversion, par le courage et par l’amour. Mais ils sont tous deux prisonniers de la croyance du village. Lucius est réprimandé pour avoir franchi les limites du village. Et quand Ivy apprend la vérité au sujet des créatures, les Anciens s’opposent à son départ, avant que son père n’engage un débat : faut-il sacrifier un homme à une croyance ? Ou faut-il sacrifier une croyance protectrice du groupe au profit d’un seul homme ? Est-ce qu’au final quelques morts ne sont pas un modeste prix à payer pour échapper à un monde autrement plus violent et déstabilisant ? L’amour a raison du dilemme. La croyance est balayée par Ivy qui lui oppose la valeur de la vie individuelle. L’aveuglement collectif est rompu par une aveugle.

Son père, initiateur du village, comprend alors son erreur : aucune croyance ne peut empêcher les hommes de commettre des crimes. Au contraire, la croyance a tué plusieurs d’entre eux en les privant de médicaments. La révélation de la supercherie vient éclairer sous un jour entièrement nouveau le village. Ainsi, au début du film, le spectateur est témoin d’un enterrement. On croit alors assister à un banal évènement de la vie quotidienne d’un village. Ce n’est que plus tard que l’on en comprend l’absurdité et que l’on est horrifié par le sort de ce garçon, tué par le dogmatisme religieux des Anciens. Alors que des médicaments l’auraient sauvé, ils ont choisi de le laisser mourir pour ne pas mettre en danger leur précieuse croyance.

Quand Ivy revient au village, Shyamalan écarte brutalement le spectateur de la suite de l’histoire, le laissant dans le doute quant à l’avenir du couple et de la communauté : Ivy et Lucius vont-ils tourner le dos à leur village et entrer dans le monde moderne ou vont-ils devenir membres du conseil des Anciens et alimenter la croyance collective ? Comment pourraient- ils défendre une croyance qu’ils ont eux-mêmes contribué à remettre en cause ? Cette liberté laissée au spectateur le place dans la position des deux héros. Le spectateur hérite ainsi de leur dilemme, l’amenant à s’interroger sur le choix qu’il ferait et donc sur ses propres croyances.

Film fantastique, film métaphysique et pour finir, film romantique. La très poétique histoire d’amour entre le ténébreux et courageux Lucius et la vaillante et déterminée Ivy illumine le film. Joaquin Phœnix est une fois de plus extraordinaire dans son rôle d’homme tourmenté, courageux au point de risquer sa vie pour vaincre la peur collective, mais trop timide pour avouer son amour à Ivy. Son jeu d’acteur est si intense que ses silences en disent autant, sinon plus, que les quelques phrases qu’il prononce durant le film. Bryce Dallas Howard est parfaite dans le rôle, prêtant sa fraîcheur, son naturel et son dynamisme à la jeune Ivy. Shyamalan ne se contente pas d’insérer dans son conte métaphysique une histoire d’amour pour tenir en haleine le spectateur, il lui donne une consistance et un esthétisme remarquables. Ainsi, la scène du porche où Ivy et Lucius échangent leur premier baiser, alors que l’aube pointe à l’horizon, est d’une rare beauté. Mélange de finesse et de retenue, le contraste entre le déversement de paroles d’Ivy et le silence de Lucius restitue à la fois la tranquille assurance de la personne aimée et la sensation d’insécurité liée à la peur de perdre l’être aimé.  

Sur le plan esthétique, trois points sont particulièrement notables. La musique parvient admirablement à distiller la peur devant cette menace insaisissable tout autant que les puissantes émotions des personnages principaux. Elle les amplifie au point de remplacer à de nombreuses reprises les dialogues. La qualité des plans doit également être notée, avec des couleurs qui semblent extraites d’un tableau de Georges de La Tour. Enfin, les dialogues sont justes et intelligents.

Titre original : The Village. Réalisation : M. Night Shyamalan. Acteurs principaux : Adrien Brody (Noah Percy), Brendan Gleeson (Auguste Nicholson), Judy Greer (Kitty Walker), Bryce Dallas Howard (Ivy Walker), William Hurt (Edward Walker), Michael Pitt (Finton Coin), Joaquin Phoenix (Lucius Hunt), Sigourney Weaver (Alice Hunt). Scénario : M. Night Shyamalan. Musique : James Newton Howard. Pays d’origine : Etats-Unis. Date de sortie : 2004. Durée : 108 mn (1h48). 

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