Le Silence

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D’INGMAR BERGMAN

L’HOMME SEUL FACE A L’HOMME

Le Silence affiche

«  Where’s the doctor ? Must I die all alone ? »

SynopsisDe retour d’un voyage dans le sud de l’Europe, deux sœurs s’affrontent par silence interposé.

Silence soeurs

Comment maintenir un lien quand les paroles produisent l’incompréhension ? Dans un monde sans Dieu, les hommes n’ont d’autre choix que de se tourner les uns vers les autres pour ne pas vivre et mourir seuls. Mais que faire quand la parole produit le silence ? Que reste-t-il à l’homme, pour ne pas sombrer dans la solitude, quand les mots éloignent les individus les uns des autres, faute de traduire fidèlement leur pensée et faute d’être compris ?

Bergman commence sa démonstration par la fin, en montrant d’emblée la conséquence extrême de l’incompréhension entre les hommes : la guerre. Il expose d’abord les manifestations les plus probantes de la difficulté pour les hommes à communiquer, pour mieux attirer ensuite notre attention sur ses expressions moins visibles et en particulier sur la violence inaudible du silence. La guerre est l’ultime marque d’une incompréhension dont les racines sont à chercher bien en amont, dans les paroles anodines échangées entre deux sœurs, au cours d’un banal voyage en train.

Dans ce pays inconnu, les sœurs parviennent très difficilement à se faire comprendre par les autochtones aux baragouinages incompréhensibles. De fait, les échanges en sont réduits à leur fonction primitive : satisfaire des besoins. En l’absence d’une langue commune et donc face à ce qu’on pourrait appeler « une neutralisation du langage », les pulsions humaines semblent retrouver leur force originelle. Débarrassées du carcan civilisationnel dans lequel le langage les avait confinées, ces pulsions se libèrent. Le lien physique devient l’un des moyens privilégiés d’échanger avec cet autre qu’on ne comprend pas et qui ne nous comprend pas. L’acte sexuel tend à se substituer à une communication défaillante.

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L’étranger suscite l’incompréhension, mais qu’en est-il entre des hommes parlant la même langue ? Sans la barrière linguistique, est-il pour autant plus facile de communiquer ? Et si en parlant la même langue, les hommes s’avéraient malgré tout incapables de se comprendre ? Et s’ils étaient emmurés dans un silence dont ils ne parviendraient qu’épisodiquement et très imparfaitement à forcer les murs ?

Anna et Ester ont beau parler la même langue, elles ne se comprennent pas. A force de parler sans penser et de penser sans parler, les deux sœurs ont perdu la capacité de communiquer : chaque parole cache un reproche, chaque silence masque un mépris. Leurs échanges n’aboutissent pas et les mots prononcés disparaissent dans l’accumulation des attaques et des mauvaises intentions prêtées. Leur voix devient inaudible. L’incompréhension et les rancœurs sont trop fortes pour que les paroles puissent rétablir la communication. Et quand elles se décident enfin, chacune à leur tour, à rétablir un contact, le dialogue s’avère impossible. Le rapport de force qui s’est insinué dans leur relation a contaminé tous leurs échanges. La parole a cessé d’exister pour elle-même et s’est transformée en arme, destinée à prendre le dessus sur l’adversaire, dans le combat qui les oppose. Il ne s’agit plus de se faire comprendre par l’autre, mais de le dominer, par les mots et les silences.

La lutte entre les sœurs se solde par une victoire du silence. Face à la violence de leurs échanges, le silence devient leur refuge, leur repos ; il devient plus tolérable de ne rien dire que de se déchirer par mots interposés, la solitude devient plus tolérable que la présence oppressante de l’autre. En outre, comment ne pas se méfier d’un langage transformé en une arme aussi affutée ? Il devient risqué de tenter d’établir une communication quand l’adversaire pourrait s’en saisir pour mieux nous dominer, pour s’emparer du sens délivré et le ridiculiser, le piétiner et tordre, à travers lui, la personnalité de son émetteur. Parler, c’est risquer d’être battu. Se taire, c’est conserver provisoirement un avantage, le pouvoir de dire ou de ne rien dire et de se préserver ainsi du mépris de l’adversaire.

Le silence ne peut plus être brisé, il est trop tard. Les rôles ont été distribués et la pièce ne peut plus être interrompue. La parole a figé les sœurs dans des postures dont elles s’avèrent incapables de se libérer. Pour provoquer ou se défendre, chacune a durci son discours et a exprimé bien plus qu’elle ne voulait dire ; le degré de haine auquel elles sont parvenues a tué la possibilité d’une réconciliation. L’incompréhension l’a emporté. Même les gestes ne peuvent plus se substituer aux mots pour rétablir la communication, eux aussi sont devenus indésirables. Et c’est finalement la séparation physique qui va clore l’affrontement. L’Homme des Communiants ne supportait plus sa solitude ; l’Homme du Silence se met lui à haïr cet autre avec qui il ne parvient pas à communiquer et qui l’étouffe de son mal-être.

Le Silence

Ce dernier volet de la trilogie du silence de Bergman s’avère le plus ardu et le moins lisible. A travers le miroir marquait la découverte de la solitude de l’homme, abandonné par Dieu et incapable de se satisfaire des réponses humaines. Les Communiants poursuivait cette réflexion en rompant définitivement avec un Dieu absent et en laissant l’humanité seule en charge du sens de son existence. Le Silence achève la trilogie en montrant une humanité débarrassée de Dieu, engluée dans un huis clos rendu insoutenable par son incapacité à communiquer.

Titre original: Tystnaden. Réalisation : Ingmar Bergman. Acteurs principaux : Ingrid Thulin (Ester), Gunnel Lindblom (Anna), Jorgen Lindström (Johann). Scénario : Ingmar Bergman. Musique : Ivan Renliden, Jean-Sébastien Bach. Pays d’origine : Suède. Date de sortie : 1963. Durée : 96mn (1h36).

2 réflexions au sujet de « Le Silence »

  1. Bonjour

    J’ai lu votre site. C’est très intéressant.

    Pourquoi ne faîtes-vous pas plus des critiques de film d’actions. Il y a eu par exemple le film Thor, dans lequel un dieu doit se remettre en question pour devenir meilleur (mais il y a un questionnement derrière ce déluge : un dieu peut-il être meilleur que sa qualité divine lui laissait originellement permettre? Quelle est la part de la nature et de la culture?).

    Dans Iron Man 3, le héros n’est pas un dieu mais un homme avec un coeur de robot. Comment faire la part entre science et nature ? Est-il un homme ou un robot ? Ou les deux mais est-ce possible ? Et on remarque la même profondeur d’analyse, puisque le héros se remet en question parce qu’il sinquiéte pour son amie (elle a failli mourir quand sa maison s’ait écroulée au début du film après une attaque d’hélicoptères). Ce n’est donc pas si facile de juger, car il y a souvent des récits à des niveaux différents.

    En tous cas, merci pour ce blog

  2. Bonjour Iseult et merci pour votre commentaire. Il pourrait effectivement être intéressant d’étudier les idées dans les films d’action et pour cette nouvelle année 2014, je vais essayer de varier davantage les genres de films. Bonne journée !

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