Le Majordome

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De Lee Daniels

« Everything you are everything you have is because of that butler ».

Le majordome affiche

Synopsis : Les années 1920, dans l’Etat de Géorgie. Enfant, Cecil Gaines assiste au viol de sa mère et au meurtre de son père par le propriétaire de la plantation de coton où ils travaillent. Il devient domestique et quitte le Sud pour travailler dans un hôtel de Washington D.C. Il est recruté comme majordome à la Maison-Blanche et voit alors défiler les présidents, entre 1952 et 1986.

 

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1920’s-2010’s. En une vie, les Etats-Unis sont passés de la lapidation des Noirs à l’élection d’un Noir à la Maison Blanche. En deux vies, la résignation servile du père est devenue la révolte du fils pour la reconnaissance. Raconter l’émancipation des Noirs américains en évoquant la vie d’un majordome est une approche originale, d’autant plus quand son employeur est le président des Etats-Unis. Le film s’inspire de la vie d’Eugene Allen, un domestique ayant servi sous huit présidents américains, entre 1952 et 1986. A travers l’élévation sociale fulgurante du majordome, c’est l’incroyable rapidité de l’évolution du statut des Noirs dans la société américaine, au cours de la seconde moitié du XXe siècle, qui apparaît. Mais c’est aussi son incroyable lenteur. L’ancien travailleur des plantations de coton a beau s’être hissé jusqu’au sommet du pouvoir, sa paie reste invariablement inférieure à celle de ses collègues blancs jusqu’aux années 1980 (changement sous la présidence de R. Reagan).

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En racontant deux histoires parallèles, celle du domestique, évoluant dans les allées du pouvoir, et celle de son fils, engagé dans la lutte pour les droits civiques, le film rend hommage aux hommes qui ont rendu possible l’élection d’un Noir à la présidence. ll redonne une visibilité aux individus qui ont trimé pour permettre aux générations suivantes de progresser socialement, aux esclaves et aux domestiques, morts sans reconnaissance après avoir vécu dans l’injustice. Or sans ces femmes et sans ces hommes, sans le majordome, comme le dit sa femme, il n’y aurait pas eu son fils, le leader politique acteur de l’émancipation.

Le film vise également à rappeler l’importance de la lutte pour les droits civiques des Noirs, dans l’histoire américaine. Il met en lumière la diversité des acteurs de cette lutte, du travailleur dans les champs de coton, qui enseigne à son fils à survivre dans un monde dominé par les blancs, aux  activistes de la lutte, membres du « Freedom Bus », participants aux sit-in pacifistes et pour certains, membres des Black Panthers. D’Eisenhower à Obama, l’action des présidents, dans les avancées et les reculs de la lutte pour les droits civiques, est également mise en relief. La position ambiguë de certains d’entre eux est soulignée, ceux qui, à l’instar de L. Johnson, ont œuvré publiquement pour les droits civiques, alors même qu’ils continuaient à considérer les Noirs comme des inférieurs.

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La réalisation n’est malheureusement pas à la hauteur des enjeux. Le film est victime de son ambition historique démesurée, qui le conduit à vouloir résumer plus d’un demi-siècle de l’histoire américaine en deux heures ! Un défi risqué qui se transforme en essai raté. On est balloté d’évènement en évènement, de président en président, quelques minutes avec Kennedy, puis quelques confidences de Johnson, puis en passant un flash sur la guerre au Vietnam et c’est reparti avec la ronde des présidents, la démission de Nixon évoquée en passant et on passe au suivant…En prime, le défilé des présidents donne lieu à une succession de numéros d’acteurs : Robin Williams en Eisenhower, James Marsden en Kennedy, Liev Schreiber en Johnson, John Cusack en Nixon et Alan Rickman en Reagan. Une belle panoplie de célébrités qui a un effet des plus contreproductif : comment prendre Robin Williams au sérieux dans la peau d’Eisenhower, et ce en moins de cinq minutes à l’écran ? L’histoire des Etats-Unis est condensée en une succession d’instants caricaturaux, destinés à célébrer la réunion de la nation autour du Sauveur, B. Obama.

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Outre cette perspective historique simpliste, le film défend une vision étrangement positive de la servitude. Le père et le fils s’opposent tout au long de l’histoire. Le fils reproche au père son refus de reconnaître la légitimité du combat pour les droits civiques. Le père critique l’ingratitude de son fils, à la fois vis-à-vis de lui et vis-à-vis de son pays. Or, même si Lee Daniels présente une image positive du fils, le héros du film reste le père. Pourquoi prendre le parti du majordome, respectant toujours imperturbablement les règles, plutôt que celui du fils, luttant contre l’injustice ? On peut certes comprendre qu’après avoir vu, enfant, son père tué pour avoir tenté d’opposer une résistance au violeur de sa mère, Cecil Gaines ait ensuite choisi de se plier corps et âme aux règles des Blancs, pour ne pas subir le même sort que ses parents. Mais pourquoi Lee Daniels a-t-il choisi de faire de son renoncement, le symbole du courage ?

Enfin, le film est victime de son formatage pour la course aux Oscars. Les plans sont très classiques, la musique a une fâcheuse tendance à envahir le récit, en l’enserrant dans un rythme ennuyeux et répétitif et pour finir, le défilé de stars enlève une part de crédibilité au film. Retenons néanmoins les interprétations très convaincantes de Forest Whitaker et Oprah Winfrey, avec une mention spéciale pour cette dernière. Elle donne à son personnage une authenticité d’autant plus méritante, que son rôle de femme délaissée portée sur l’alcool, manque de relief. Sur le même thème, voir La Couleur Pourpre (1985) de S. Spielberg avec Oprah Winfrey, ou plus récemment, La Couleur des sentiments (2011).

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Titre original: Lee Daniels’ The Butler. Réalisation : Lee Daniels. Acteurs principaux : Forest Whitaker (Cecil Gaines), Oprah Winfrey (Gloria Gaines), David Oyelowo (Louis Gaines), John Cusack (Richard Nixon), Robin Williams (Dwight Eisenhower), Lenny Kravitz (James Holloway), Alan Rickman (Ronald Reagan), James Marsden (John F. Kennedy), Minka Kelly (Jackie Kennedy), Jesse Williams (le reverend James Lawson), Live Schreiber (Lyndon B. Johnson), Cuba Gooding Jr. (Carter Wilson), Terrence Howard (Howard), Jane Fonda (Nancy Reagan), Vanessa Redgrave (Annabeth Westfall), Mariah Carey (Hattie Pearl), Alex Pettyfer (Thomas Westfall)  . Scénario : Lee Daniels et Danny Strong, d’après l’article A Butler Well Served by This Election de Will Haygood. Musique : Rodrigo Leão. Pays d’origine : Etats-Unis. Date de sortie : 2013. Durée : 132mn (2h12).

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Ci-dessus, l’affiche américaine du Majordome.

 

4 réflexions au sujet de « Le Majordome »

  1. Il n’empêche que le personnage du butler est très bien campé et reste émouvant du début à la fin, grâce à un excellent jeu d’acteur .On devient graduellement complice de son sens du devoir bien accompli, au point qu’on en vient à détester inconsciemment le fils remuant et révolté.
    Il y a donc une dramatique qui fonctionne au niveau du personnage principal : c’est aussi l’histoire d’une vie.

    Et les extraits des violences subies par les Noirs dans leur lutte pour les droits civiques sont très bien choisis.
    je ne serais pas aussi totalement négative que toi.

  2. Quelques commentaires de plus :

    1/ le film est construit de façon intéressante . Le tracé rectiligne de la « carrière » du Butler est une « success story » à l’américaine : parti de (moins que) rien, il arrive en haut de l’échelle. Totalement intégré, vivant plus que confortablement , envoyant ses fils à l’université, etc. Le secret de sa réussite? Jouer le jeu de la société (que lui a enseigné un de ses premiers mentors) : être invisible . ‘ »Ne pas voir, ne pas juger; ne pas avoir d’opinion ».
    Il a pourtant, très jeune eu le bec cloué : lorsqu’il demande à son père s’il ne va pas bouger alors que sa femme est violée par le patron, il en paie le prix maximum; son père est tué sous ses yeux.
    Si le regard du spectateur est critique, c’est qu’on aurait voulu qu’il démontre une conscience révoltée, du fait de sa négritude. Les self-made men américains ont réussi en acceptant toutes les règles du jeu capitalistes. Lui, on supporte mal qu’il se taise – parce qu’il est Noir, il aurait fallu qu’il soit plus « moral ». (son histoire est un peu emblématique de tous les upstarts, Noirs aux US, beurs et autre ailleurs : ils s’éloignent de leur communauté pour changer de vie. On le leur reproche)
    Dans le film il campe un honnête homme avec de bons vieux principes de fidélité et d’ordre. Un bon Américain.
    En contre-point avec ce tracé linéaire, l’histoire de son fils, le « nouvel homme » dont les tâtonnements d’engagement politique expriment l’éveil de la conscience noire, avec ses hésitations et ses violences subies et données. L’histoire individuelle du fils aîné est ponctuée, soulignée par les extraits de bandes d’actualités sur les épisodes de la lutte des Noirs pour la conquête des droits civiques.

    2 / On a reproché à Lee Daniels d’avoir bourré le film d’acteurs tous plus célèbres les uns que les autres pour des petites minutes d’apparition. Ne pourrait-on pas y voir une sorte de revanche malicieuse sur l’époque où tous les personnages Noirs dans le cinéma américains étaient nécessairement tenus pas des Blancs grimés car il ne fallait pas « voir » un Noir en scène?

    3 / l’Histoire américaine est pleine de ces petites et grandes incongruités. Pourquoi fallait-il que tous les serviteurs de la Maison Blanche aient été Noirs? Et le silence parfait et efficace du Butler n’est-il pas une métaphore du silence de la société américaine sur l’exploitation du travail des esclaves?

  3. Bonjour Sylvia et merci pour cette analyse très argumentée !

    Ce qui me gêne dans la success story du majordome, ce n’est pas tant qu’il ne soit pas un héros mais plutôt qu’on le présente comme tel. Son parcours n’est d’ailleurs pas une success story traditionnelle : c’est malgré lui qu’il devient majordome à la Maison Blanche. Son histoire me semble surtout tragique. Il est victime du plafond de verre raciste, qui le cantonne au poste de majordome, fut-il celui du Président des Etats-Unis. Et surtout, il a tellement intégré la domination des Blancs qu’il n’a d’autre ambition que de les servir, dans l’ombre, pour ne pas risquer d’attirer leur attention et d’être soumis à une punition. Exister c’est disparaître. Or d’une part, Lee Daniels ne développe pas suffisamment à mes yeux ce tragique renoncement et d’autre part, il ne peut s’empêcher de verser dans le relativisme bien-pensant, en transformant sa victime en figure héroïque. Le majordome est un héros dans l’asservissement, son fils est un héros dans sa révolte : ce relativisme réduit la portée héroïque du fils et de ceux qui ont lutté pour les droits civiques.

    On peut d’ailleurs se demander si son héros domestique ne s’inscrit pas dans une relecture de l’histoire, visant à réconcilier les Noirs américains avec un passé qui les dérange : l’humiliation endurée par des générations d’esclaves puis de domestiques deviendrait une étape de la lutte pour les droits civiques, redonnant ainsi du sens et une existence à toutes ces victimes mortes dans l’anonymat et dans le mépris. Pour finir, je citerais un extrait du discours sur la vertu de l’historien Pierre Nora, prononcé en 2006, devant l’Académie française : « C’est dans ce cadre qu’il faut évidemment situer la montée en puissance de la figure de la victime. Nous n’avons plus de saints, plus de héros, plus de sages, ni en général de modèle d’autorité morale. Mais ce sont toutes les victimes du mal qui sont les nouvelles incarnations du Bien (…) ».

    Ensuite, les acteurs connus du film sont Noirs et Blancs, donc je ne pense pas que l’intention de Lee Daniels ait été aussi astucieuse que ce que tu suggères. Je pense qu’il s’agit surtout d’un choix commercial stratégique, visant à appâter l’Américain moyen à l’aide d’un casting de stars, en ciblant large, des midinettes, qui apprécieront les beaux gosses tels qu’Alex Pettyfer ou James Marsden, jusqu’aux seniors, qui retrouveront avec plaisir Jane Fonda ou Vanessa Redgrave.

    Enfin, au sujet du silence du majordome comme métaphore du silence de la société américaine sur l’exploitation des Noirs, l’idée est intéressante mais je ne la vois pas dans le film. Et c’est d’ailleurs son problème : il y avait matière à développer beaucoup d’idées intéressantes, mais au final, Lee Daniels s’est contenté d’un défilé historique bien paresseux.

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