Le Loup de Wall Street

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DE MARTIN SCORSESE

ANIMAL MAIS PAS CEREBRAL

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“My name is Jordan Belfort. The year I turned 26, I made 49 million dollars, which really pissed me off because it was three shy of a million a week.”

Synopsis : L’ascension et la chute d’un trader dans l’Amérique des années 90.

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L’animalité du monde de la finance et de ses traders paraît admirablement restituée par M. Scorsese, mais cette perspective n’est-elle pas réductrice ? La finance n’est-elle qu’une jungle animalière pervertie par l’argent ? On ne remettra pas en cause la véracité de la débauche de nombre de ses traders, mais en attirant l’attention sur l’aspect moralement répréhensible de leur conduite, Martin Scorsese ne passe-t-il pas à côté de son sujet ?

Alors que nous traversons l’une des crises économiques les plus importantes de notre histoire, Le Loup de Wall Street délaisse complètement les rouages du système financier et bancaire pour ne s’intéresser qu’à l’aspect déshumanisant du monde de la finance. Or en pointant du doigt l’aspect moral, Scorsese ne se trompe-t-il pas de cible et ne néglige-t-il pas la responsabilité du système financier et bancaire dans le déclenchement de la crise ? Au-delà des apparences scandaleuses, le vrai scandale ne résiderait-t-il pas plutôt dans un spectacle certes moins cinématographique, mais bien plus nocif, celui des modèles mathématiques créés par ces petits surdoués des maths que sont les traders et suivis par les banques d’investissement ?

Pour Scorsese, le Loup de Wall Street est un génie commercial charismatique, un self-made-man parti de rien et venu de nulle part, qui parvient avec l’aide de quelques acolytes, frustes mais roublards, à monter une combine frauduleuse qui s’avère être une mine d’or. C’est une sorte de rêve américain perverti, qui accouche d’un monstre inhumain, un carnassier chassant en meute, détroussant les classes moyennes à son profit et régnant sur un cercle de fidèles entièrement dévoués. Mais cette représentation du trader, proche par certains aspects des grands mafieux dont le cinéma américain s’est fait une spécialité, est-elle juste ? Les traders ne sont-ils que des mafieux déguisés en représentants de commerce, des abrutis avec un sens commercial particulièrement développé ?

La plupart des traders exerçant dans les plus importantes sociétés de courtage du monde sont issus des prestigieuses universités de la Ivy League. Ils sont donc loin, très loin de l’imbécile campé par le bras droit de Jordan Belfort, interprété par Jonah Hill. Loin d’être de bons vendeurs de tapis, ils sont en fait des surdoués des maths. Ces surdiplômés sont recrutés dans les meilleures universités du monde pour leur capacité exceptionnelle à construire des modèles qui serviront ensuite à gérer le portefeuille d’actions des banques. L’overdose de sexe, de drogues et d’argent existe très probablement dans ce milieu, mais elle n’est qu’une manifestation relativement inoffensive et non pas la cause du dérèglement du système financier. En 2012, Margin Call de J.C. Chandor était parvenu à décrire astucieusement et pédagogiquement la partie moins cinématographique de l’activité des traders. Le sexe, la drogue et l’argent y étaient remplacés par une fine analyse du rôle des modèles créés par les traders dans le déclenchement du krach boursier de 2008.

Dans la peau du loup, Leonardo DiCaprio est particulièrement convaincant et probablement trop d’ailleurs : son charisme exceptionnel envahit l’écran et relègue tous les autres acteurs à un rôle de troisième plan. En incarnant à lui seul le mauvais génie de la finance, il tend à faire oublier la responsabilité plus large du système dans la crise. Pas besoin d’être charismatique, pas besoin d’être un loup pour faire dérailler le système financier : n’aurait-il pas d’ailleurs été plus intéressant de faire un film sur un banal trader et sur les mécanismes financiers à l’origine de la crise ? Le Loup de Wall Street n’en demeure pas moins un magistral coup de colère contre l’obscénité et la férocité d’un milieu où l’argent, le sexe et la drogue semblent faire partie intégrante de son fonctionnement « normal », où les loups se repaissent du caviar acheté avec les économies des petits épargnants et où le spectacle de l’opulence devient une fin en soi.

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Titre original: The Wolf of Wall Street. Réalisation : Martin Scorsese. Acteurs principaux : Leonardo DiCaprio (Jordan Belfort), Jonah Hill (Donnie Azoff), Margot Robbie (Naomi Belfort), Matthew McConaughey (Mark Hanna), Kyle Chandler (Patrick Denham). Scénario : Terence Winter, d’après les mémoires The Wolf of Wall Street de Jordan Belfort. Musique : Howard Shore. Pays d’origine : Etats-Unis. Date de sortie : 2013. Durée : 179mn (2h59).

 

4 réflexions au sujet de « Le Loup de Wall Street »

  1. J’aurais pu ecrire la meme critique, quasiment mot pour mot ! Je n’ai pas pu m’empecher de penser a l’intelligent et subtil « Margin Call » apres avoir vu ce film.
    Ta critique confirme egalement mon sentiment que « Wolf of Wall Street » a surtout seduit le public masculin, qui s’est davantage reconnu dans ce debordement de testosterone.

  2. Bonjour Liv et… bonne année !

    Je partage très largement ton point de vue, mais il me semble que Scorsese n’a pas voulu faire un film sur les mécanismes de la haute finance – surtout que d’autres l’ont fait avant lui. Non. Je crois plutôt qu’il a voulu montrer à quelle point la réussite de ces traders pouvaient les faire oublier la réalité. Derrière les chiffres et la débauche des profits, il y a des gens qui ont confié leur argent avec l’espoir que ça leur rapporte. J’imagine que tu auras remarqué qu’on ne les montre presque jamais. Je crois bien que c’est parfaitement cohérent avec ce que le film veut exprimer.

    C’est un film marquant que ce Loup de Wall Street. On en verra probablement de meilleurs cette année, mais je crois que c’est une oeuvre utile et vraiment réussie dans ce qu’elle cherche à dire. Un peu moins d’accord avec toi pour dire que les autres acteurs n’existent pas vraiment à côté de Leo.

    J’ai pris beaucoup de plaisir avec ces trois heures de cinéma. Je suis presque sûr que c’est un spectacle qui « appelle » le grand écran.

    À bientôt et merci de continuer à passer « chez moi ».

    1. Bonsoir Martin et bonne année à toi aussi ! Merci pour ces nombreuses remarques. Scorsese semble effectivement s’être désintéressé des mécanismes boursiers pour dénoncer l’obscénité de ce milieu. Il le montre très bien dans son film. Mais je regrette quand même la vision trop « self made men » des courtiers du gang de Léo, partis de rien et arrivés au sommet de la finance comme s’il s’agissait d’une bande d’amis qui montent un petit business dans leur garage. Leurs magouilles de départ sont assez bien montrées, mais pourquoi n’avoir ensuite rien expliqué de leurs activités ? A force d’attirer l’attention des spectateurs sur leur dérive morale, on passe selon moi à côté de l’essentiel : le fonctionnement du système financier lui-même. Bonne soirée et à très bientôt, sur ton blog ou sur le mien ;)

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