Le Fleuve sauvage

0 Flares 0 Flares ×

D’ELIA KAZAN

 « I’m leaving here, with you or without you, but I want you to know something… I’d be a good wife for you. (…) I have two children who love you. They love you and I love you… and you’re not easy to love, but you do need someone… and I love you. I love you, I love you. » (Carol Garth Baldwin)

Synopsis : 1933, dans le cadre du New Deal. Un employé du Tennesse Valley Authority, Chuck Glover, est envoyé dans une petite ville du sud des Etats-Unis pour finaliser les travaux d’un barrage. Il doit déloger une vieille dame, Ella Garth, qui refuse de partir alors que sa maison est sur le point d’être engloutie.

Attention vous entrez dans la zone spoiler.

L’ingénieur devient la cible des notables de la ville, qui voient d’un mauvais œil la rémunération égalitaire des travailleurs noirs sur le chantier du barrage. Chuck réussit à déloger Ella, qui meurt aussitôt après l’abandon de sa maison. Il épouse sa petite-fille, Carol et l’emmène avec ses enfants.

Le Fleuve sauvage est une réflexion nuancée sur le progrès et son impact sur l’homme. Kazan montre à la fois ses aspects émancipateur et destructeur. Pour le héros, un jeune ingénieur, le progrès est l’étape indispensable que doit emprunter la société pour se libérer des contraintes naturelles et améliorer les conditions de vie des hommes. Il lutte pour la création d’un barrage qui éviterait chaque année des dizaines de morts, liés aux crues du fleuve Tennessee. Il lutte pour l’égalité de traitement des noirs. Il lutte pour changer les mentalités des habitants de ces contrées éloignées qui, par attachement à leurs traditions et à leur mode de vie, refusent ce progrès qu’on veut leur imposer. Le spectateur est placé dans la position de l’ingénieur, seul contre tous pour réaliser son défi moderniste. Mais le progrès n’a pas le visage assuré du héros viril et imposant. C’est une apparence blessée, fragile et imparfaite que donne à voir l’ingénieur mandaté par l’Etat (avant le tournage, Monty Clift avait été victime d’un grave accident et s’était mis à boire ).

L’ambivalence de Kazan au sujet du progrès apparaît surtout à travers le personnage d’Ella. Il n’est pas insensible aux raisons qui l’opposent au barrage. Elle est aigrie, tyrannique vis-à-vis de sa famille, dominatrice envers ses serviteurs noirs. Son entêtement absurde et inconscient la fait d’abord paraître folle. Mais elle s’humanise progressivement, à mesure que Kazan nous dévoile ses motivations. Il rend son combat désespéré compréhensible. Sa lutte devient aussi poignante que celle de l’ingénieur.

Selon elle, le barrage et le progrès qu’il symbolise sont destructeurs. En inondant son île, le barrage ne supprime pas seulement son foyer, c’est-à-dire son présent. Il porte également atteinte à son passé et à l’œuvre de ses ancêtres, qui ont lutté pour s’installer sur l’île. Permettre la construction du barrage reviendrait à supprimer l’œuvre de ces pionniers. Ce serait également une remise en cause du sens de son existence, à savoir la préservation de cet héritage. Enfin, outre ces motifs individuels de lutte, Ella veut préserver l’œuvre de Dieu. A ses yeux, l’homme ne doit pas chercher à maîtriser cette nature dont le caractère sauvage est divin.

Le film ne tranche pas clairement entre les deux positions. La grand-mère meurt après avoir abandonnée sa maison, mais sa petite-fille, Carol, est sauvée par le barrage. C’est grâce à ce projet qu’elle rencontre l’homme qui l’arrache à sa torpeur. L’avenir leur appartient, le passé sombre avec l’île. Mais en épousant Carol, Chuck n’a-t-il pas conservé un vestige de ce passé qu’il a lui-même contribué à détruire au nom du progrès ? Inversement, Carol ne l’a-t-elle pas épousé pour rompre avec ses racines qui l’étouffaient et l’empêchaient de se tourner vers l’avenir ? La force de l’Amérique qui renaît de la grande crise des années 30 se situe aux confluences entre les trois personnages principaux du film. La vieille Ella incarne les valeurs de l’Amérique profonde. Chuck représente la fragilité de l’Etat américain moderne. La jeune et bouillonnante Carol est l’élan vital issu de la ruralité, l’espoir d’un renouveau.

Ce qui fait aujourd’hui la force du film, son absence de parti pris, est apparu lors de sa sortie, en 1960, comme sa principale faiblesse. L’ambivalence de Kazan face au progrès a été très critiquée. En 1960, alors que la société de consommation représentait l’ultime progrès, les temps n’étaient pas mûrs pour une réflexion plus approfondie sur les éventuelles contradictions de ce progrès unanimement salué. D’où l’échec commercial du film.

La qualité du film repose également sur son réalisme, qu’il s’agisse des dialogues ou des personnages. Les dialogues sont d’une grande modernité, loin des discours convenus du cinéma américain des années 60. Le film échappe à un romantisme déformant, à une posture héroïque des personnages et même à un happy end parfait. Aucun personnage ne suscite l’admiration. Ce sont tous des anti-héros. La seule à être une figure forte est l’effrayante Ella. L’ingénieur ne brille par aucun aspect de sa personnalité, si ce n’est sa ténacité quant à la réalisation du barrage. Il défend le barrage avec conviction, mais sans joie, ni passion. Il est un porte parole du progrès peu engageant. Et c’est finalement grâce à l’amour passionné et anti-conventionnel que lui porte une jeune fille, issue de cette ruralité, qu’il s’éveille à la vie.

Sa fougue et son esprit de meneuse vont à l’encontre des héroïnes traditionnelles hollywoodiennes, souvent reléguées à un rôle passif de faire valoir du héros masculin. C’est l’inverse ici, avec une héroïne sauvage, débordant de sensualité  et initiant l’action, en face d’un homme terne, en retrait. Enfin, la ruralité dépeinte par Kazan est loin des représentations idylliques à la John Ford. Racistes, incultes, violents, nonchalants, les ruraux sont aussi sauvages et rugueux que leur environnement. Leur obscurantisme décati met d’autant plus en valeur la fraîcheur du progrès au visage poupon de Montgomery Clift.

La réalisation contribue à la profondeur du récit et à son authenticité. Les scènes semblent extraites d’un documentaire sur la ruralité profonde de l’Amérique d’avant-guerre. Les visages et les lieux sont marqués par le dénuement de la population, appauvrie par la grande crise de 1929. Elia Kazan s’est inspiré de ses propres souvenirs pour décrire l’état de l’Amérique profonde post-crise. D’où ses nombreux plans qui témoignent des conditions de vie des ruraux et de leur attitude ambivalente face au progrès, mêlant inquiétude et curiosité. Ne sachant s’il faut craindre ou espérer ces changements qu’on leur présente sous le sceau du progrès, ils sont dans l’expectative.

Titre original: Wild River. Réalisation : Elia Kazan. Acteurs principaux : Montgomery Clift (Chuck Glover), Jo Van Fleet (Ella Garth), Lee Remick (Carol Garth Baldwin). Scénario : Paul Osborn, d’après les romans de Borden Deal, Dunbar’s Cove, et William Bradford Huie, Mud on the Stars. Musique : Kenyon Hopkins. Pays d’origine : Etats-Unis. Date de sortie : 1960. Durée : 110 mn (1h50).

 

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Vous pouvez utiliser ces balises et attributs HTML : <a href="" title=""> <abbr title=""> <acronym title=""> <b> <blockquote cite=""> <cite> <code> <del datetime=""> <em> <i> <q cite=""> <strike> <strong>