La Horde sauvage

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De Sam Peckinpah

« Duke Thornton: Tell me, Mr. Harrigan, how does it feel? Getting paid for it? Getting paid to sit back and hire your killings… with the law’s arms around you? How does it feel to be so goddamn right?
Harrigan: Good.
Duke Thornton: You dirty son of a bitch! »

                       

Synopsis : 1913. Pike Bishop et son gang entreprennent de dévaliser les bureaux de la compagnie de chemin de fer d’une petite ville du sud du Texas. Ils tombent dans un traquenard. La compagnie a remplacé l’argent par du toc et engagé des prisonniers pour les tuer. Un bain de sang s’ensuit. Les survivants s’enfuient vers le Mexique, poursuivis par les prisonniers, avec à leur tête un ancien ami de Pike, Duke Thornton…

Attention vous entrez dans la zone spoiler.

Un général les recrute pour s’emparer d’une cargaison d’armes américaines. Un des bandits, accusé d’avoir détourné des armes pour les donner à des rebelles, est capturé par le général. Pike et ses complices retournent au camp du général pour libérer leur ami. La situation dégénère et les bandits se mettent à massacrer les soldats mexicains à la mitraillette. Au cours de cette boucherie, ils sont abattus. Thornton arrive sur les lieux après le carnage. Il part avec un groupe de rebelles mexicains. Pour toucher les primes, les autres prisonniers ramènent les corps des bandits à la compagnie de chemin de fer.

 La Horde Sauvage est le dernier reliquat de l’Ouest qui, sur la voie de la civilisation, se retourne désormais contre ses rejetons marginalisés qui imposaient leur loi autrefois. Tels des animaux traqués, ces bandits réagissent en étant de plus en plus violents. L’action du film se situe en 1913, une époque de transition dans l’histoire américaine. La conquête de l’ouest est terminée, les temps sont désormais ceux des industriels tel que Ford et des politiciens comme Wilson qui cherchent à rompre avec l’isolationnisme américain. Déstabilisés par un monde en mutation, les bandits perdent leurs repères. Après avoir échoué dans leur braquage, le groupe est sur le point de se scinder. Seule l’intervention de leur leader, Pike Bishop, permet de maintenir la cohésion du groupe en leur rappelant l’éthique des jours anciens : rester groupés et solidaires ou sombrer dans l’animalité. Leurs poursuivants sont eux aussi condamnés à disparaître. La scène où des enfants déposent des scorpions sur un nid de fourmis avant de brûler l’ensemble est là pour l’indiquer. Scorpions et fourmis, chasseurs et chassés, tous sont destinés à être éradiqués.

 Dans un Ouest en voie d’être civilisé, où la violence est désormais contrôlée par le pouvoir, la sauvagerie des bandits est aussi périmée que celle des chasseurs de prime. Dans la partie américaine, les dirigeants du chemin de fer ne peuvent plus tolérer cette violence qui désorganise leur entreprise. Dans la partie mexicaine, les révolutions portent la violence à des sommets, mais dans un cadre politique. Evoluant dans cet entre-deux, sans réussir à s’inscrire nulle part, la Horde Sauvage, composée de fantômes du passé, est inévitablement vouée à disparaître. Ce n’est d’ailleurs pas un hasard si des deux côtés – des brigands et des poursuivants- les chefs sont des vieillards.

Pas de nostalgie ni d’émotions virant au pathos dans cette description d’individus finis dans un monde nouveau qui ne les tolère plus. Le regard de Peckinpah est cru et sans concession. Les bandits ne sont ni sympathiques, ni même beaux. Ils tuent à tour de bras, prennent des femmes en otages, escroquent des prostituées et semblent pathétiquement se résoudre à leur fin prochaine. Leur disparition ne donne lieu à aucun chant du cygne. Leur mort est aussi vulgaire et brutale que l’a été leur vie. Peckinpah n’est pas Leone. La tragique beauté de ses personnages ne l’intéresse pas. La violence n’est pas sublimée. Elle est sanglante, répugnante et souvent absurde. A la sortie du film, Peckinpah affirmait ainsi : « J’ai réalisé La Horde sauvage parce que j’étais très en colère contre toute une mythologie hollywoodienne, contre un romantisme de la violence.». Le sang qui gicle salement, les corps qui tombent sous les balles au ralenti sont ses cris de rage contre la bienpensance de ces westerns, où les tueurs héroïques conservent toujours leur dignité et où les balles font tomber des corps mais jamais le sang. Chez Peckinpah, les duels deviennent des boucheries sanglantes et les héros sans reproches des vieillards vulnérables prêts à tout pour l’argent.  

Mais faut-il vraiment le croire quand il dit vouloir rompre avec une vision positive de la violence ? Dans ce cas, pourquoi, à la fin du film, les bandits cruels et violents attirent-ils notre sympathie ? Derrière une étude en apparence critique, Peckinpah ne fait-il pas l’apologie d’une certaine forme de violence ? Ne regrette-il pas ce bon vieux temps où ceux qui la détenaient savaient l’utiliser avec des principes et de l’audace ? Une époque où la violence débridée était synonyme de liberté ? Au fond, le véritable enjeu du film, n’est-il pas la liberté ? L’encadrement de la violence ne symbolise-t-elle pas la perte de cette liberté ?

La complaisance de Peckinpah pour ses bandits est proche de celle qu’il a envers la violence. En apparence, il détruit le mythe des jeunes bandits fringants et séduisants en mettant en scène des criminels vieillis, physiquement décatis et ne ressentant rien devant les massacres qu’ils perpétuent. Mais derrière ce tableau noir, Peckinpah montre que les bandits sont les seuls à avoir des valeurs et un sens moral. Etrange retournement. Le civilisé se situe en fait du côté des tueurs sanguinaires. Il procède de la même manière avec la violence. Il la condamne en apparence, en montrant son aspect répugnant, déchaîné et absurde. Beaucoup de critiques et d’historiens du cinéma ont justifié sa charge contre la violence en s’appuyant sur la technique innovante du cinéaste consistant à filmer les scènes violentes en ralenti. Mais là encore, il finit par en donner une bonne image en l’associant avec la quête de liberté des bandits.

Peckinpah oppose la violence asservissante des poursuivants- prisonniers et dépendants de la compagnie des chemins de fer- à la violence libératrice des membres de la Horde Sauvage. Leur nom même associe violence et liberté à travers le terme « sauvage », comme si en leur ôtant le droit à tuer, on leur ôtait la liberté. A l’inverse de cette joyeuse bande, les poursuivants, qui se situent pourtant du côté de la loi, paraissent misérables. Ils doivent tirer là où la compagnie leur demande, sous peine d’être réexpédiés en prison. Les bandits affirment eux leur liberté par les armes. Leur suicide final se termine d’une certaine manière en beauté car ils choisissent de défendre leur liberté en se débarrassant du dictateur mexicain. Et là encore, par quoi passe cette démonstration de liberté ? Un bain de sang à la mitraillette. Etrange conclusion pour un cinéaste qui se contenterait de décortiquer la violence, sans en faire l’apologie.

Outre une étrange association entre liberté et violence, Peckinpah se livre à une vive critique des institutions et en particulier de la justice, qui s’octroie sans légitimité le droit de tuer. Duke Thornton s’en prend ainsi au gérant de la compagnie de chemin de fer, à qui il reproche son hypocrisie. Pour Thornton, le fait qu’il respecte le droit ne lui donne pas plus de légitimité morale de tuer que les bandits qu’il poursuit. Dans ce monde violent, personne ne trouve grâce aux yeux du réalisateur. Les autorités sont encore plus pourries que les bandits, qui eux ont le mérite de n’être ni hypocrites, ni dénués de valeurs. Même les enfants n’échappent pas à ce regard implacable de Peckinpah sur l’humanité. Petits sadiques, ils prennent plaisir à déposer un scorpion sur une fourmilière, admirent les fourmis qui le dévorent vivant et finissent leur jeu en apothéose, en mettant le feu à l’ensemble.

Alors, apologie de la violence ou réflexion limitée qui se bornerait juste à rompre avec les westerns des décennies précédentes, en remplaçant la violence romantique par une violence répugnante, sans pour autant se départir d’une vision positive ? Sur le plan formel, le film est une réussite. Beaucoup de scènes sont très bien filmées, avec de très beaux plans. Le parti-pris réaliste du film est très bien exécuté. Enfin, les acteurs sont particulièrement convaincants, en particulier William Holden et Ernest Borgnine, en vieux briscards de la gâchette et Robert Ryan, en témoin mélancolique de la fin d’une époque.

Titre original : The Wild Bunch. Réalisation : Sam Peckinpah. Acteurs principaux : William Holden (Pike Bishop), Robert Ryan (Duke Thornton), Edmond O’Brien (Sykes), Jaime Sanchez (Angel), Ernest Borgnine (Dutch Engstrom), Warren Oates (Lyle Gorch), Ben Johnson (Hector Gorch), Emilio Fernandez (Mapache). Scénario : Walon Green et S. Peckinpah. Musique : Jerry Fielding. Pays d’origine : Etats-Unis. Date de sortie : 1969. Durée : 145 mn (2h25).

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