La Chasse

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De Thomas VinterberG

Synopsis : Lucas, 40 ans, est un éducateur particulièrement apprécié par les enfants de son école maternelle. Au sein de sa petite ville danoise, il a de nombreux amis. Récemment divorcé, il est sur le point d’obtenir la garde de son fils adolescent. Un mensonge proféré à son encontre par la fille de son meilleur ami, qui l’accuse d’agression sexuelle, fait basculer sa vie…

Attention vous entrez dans la zone spoiler.

Devenu un paria, il est traqué par ses anciens amis, ses anciennes connaissances, des inconnus et lutte désespérément pour le droit de se défendre. Après une année de vexations et de violences à son égard et contre sa famille, il parvient enfin à prouver son innocence. Il est réinséré dans la communauté. Mais au cours d’une chasse en forêt, un homme dans l’ombre tente de le tuer.

Après avoir dénoncé le silence familial sur l’inceste et la pédophilie dans Festen, Thomas Vinterberg remet en cause la sacralité de la parole enfantine. Le silence oppressant contre la parole mensongère. Le silence comme la parole sont tous deux mis en scène comme moyens pour l’individu d’interagir avec sa communauté. Car plus que l’individu, c’est sa communauté qui est au cœur de la réflexion du cinéaste. Dans les deux films, une personne se retrouve en lutte contre un groupe. Dans Festen, le personnage principal, victime de l’inceste, a la morale de son côté. Sa famille se terre dans le silence pour ne pas affronter sa propre culpabilité. Dans La Chasse, les rôles sont inversés. C’est la communauté qui se réclame de la morale et qui rejette l’instituteur dans la monstruosité. Ce dernier a beau se débattre contre cette culpabilité imposée, il est inaudible par un groupe qui l’a déjà condamné.

La Chasse étudie la transformation et la fusion d’individus en une meute, animée par la traque et l’élimination d’une menace sur le groupe. On retrouve un peu d’Ionesco dans cette Chasse. Dans Rhinocéros, Ionesco décrivait la transformation d’individus en rhinocéros, pour figurer la diffusion de la pensée unique dans un groupe. Dans les deux œuvres, la communauté – celle qui chasse et celle qui incarne la pensée unique- cherche à démolir son adversaire en lui ôtant le pouvoir de s’exprimer. Chez Ionesco, cette destruction passe par la diffusion de la langue de bois, tandis que chez Vinterberg, elle se traduit par la négation de la présomption d’innocence. Reconnu coupable par le groupe, l’instituteur se voit retirer tout droit à une défense et donc à la parole. Le doute quant au comportement déviant de l’instituteur fait presque aussitôt place à l’affirmation de sa culpabilité. Vinterberg dénonce ici l’enchaînement mécanique brutal et implacable qui amène la communauté à s’acharner sur l’un de ses membres, accusé à tort d’un crime.

La nature de ce crime n’est d’ailleurs pas anodine. Le spectateur connaît l’innocence de l’instituteur. Pourtant, on ne peut s’empêcher de se mettre à la place des parents des victimes présumées, et de comprendre leur acharnement contre l’instituteur. Le caractère abject du crime imputé donne une certaine légitimité à la chasse. Et c’est dans le décalage entre notre connaissance et l’ignorance du groupe que le film nous pousse à réfléchir. Car après tout, à la place des parents, dans le doute, n’aurions-nous pas réagi de la même manière ? La violence tribale de cette communauté contre l’instituteur et la négation horripilante de la justice nous apparaitraient-elles avec autant de clarté si l’on n’était pas entièrement sûr de l’innocence du héros ? Assurément non. La Chasse se révèle finalement un véritable plaidoyer en faveur de la présomption d’innocence, nous avertissant du danger de l’ignorer pour s’acharner sur un individu en lui déniant toute capacité à se défendre, fut-il accusé d’un crime aussi atroce.

Mads Mikkelsen, qui a reçu le prix d’interprétation masculine à Cannes (2012) pour ce rôle, est remarquable. Son indignation, son épuisement moral et sa révolte sont incarnés avec force par l’acteur danois, sans jamais cesser d’être réalistes. Il nous fait ressentir son désarroi sans en exagérer les manifestations. Un regard jeté sur ses camarades, après sa réinsertion dans la communauté, suffit à nous faire comprendre sa prudence et son dégoût pour cette meute redevenue civilisée, alors qu’elle était sur le point de le dévorer vivant. La dernière scène du film, où Lucas échappe de justesse à un coup de fusil d’un tueur sans visage, est là pour rappeler que sous ses airs pacifiques, la meute guette toujours, prête à tout moment à ressurgir du groupe pour relancer la chasse.

Pour poursuivre la découverte du nouveau cinéma danois, avec une interprétation également exceptionnelle de Mads Mikkelsen dans le rôle titre, voir A Royal Affair.

Titre original : Jagten. Réalisation : Thomas Vinterberg. Acteurs principaux : Mads Mikkelsen (Lucas), Thomas Bo Larsen (Theo), Annika Wedderkopp (Klara), Lasse Fogelstrom (Marcus). Scénario : Thomas Vinterberg et Tobias Lindholm. Pays d’origine : Danemark. Date de sortie : 2012. Durée : 111mn (1h51).  Festival de Cannes 2012 : Prix d’interprétation masculine pour Mads Mikkelsen. Festival de Cannes 2012 : Prix du Jury œcuménique.

 

5 réflexions au sujet de « La Chasse »

  1. Je viens de voir « La chasse ». Je trouve que votre analyse du film est excellente. Une différence quand même avec Ionesco: Rhinoceros est une parabole sur la montée du totalitarisme. « La chasse » décrit le même phénomène, à l’échelle d’une micro-société et avec une précision entomologique qui fait qu’il est parfois dur à regarder (tellement la montée de l’oppression du groupe contre l’individu est montrée minutieusement. Par ailleurs, il faudrait quand même se poser la question: pourquoi dans des sociétés qui paraissent aussi consensuelles, aussi « douces » quelque part, la quasi-totalité des films scandinaves porte d’une manière ou d’une autre sur le même thème: l’oppression de l’individu par le groupe. Serait-ce la contre-partie d’une cohésion sociale par ailleurs admirable ?

  2. J’ai beaucoup aimé ce film…sauf la fin. Il est « désagréable » de voir, un an après les événements, l’instituteur (la victime donc) serrer la main de ses tortionnaires et leur déclarer qu’il est content de les voir. Du reste, la fin du film dément que « tout est rentré dans l’ordre »: n’échappe-t-il pas de justesse à une balle tirée par on ne sait qui ? Il en ressort une sorte de fatalisme qui suggère que l’oppression par le groupe – c’est-à-dire par un ensemble d’individus qui adhére aux memes fantasmes – sera sans fin. A la limite, on aurait pu imaginer que le fils de la victime (l’instituteur) se révolte et utilise le fusil qu’il vient de recevoir pour venger son père ou plutôt pour témoigner de sa révolte contre une société oppressive pour peu qu’un individu soit soupçonné de ne « pas filer droit », sans aucune preuve. De surcroît, dans le film, l’enquête démontre l’absurdité des accusations (tous les enfants racontent que les attouchements ont eu lieu au sous-sol de la maison de l’instituteur alors que l’enquête révèle que cette maison n’a pas de sous-sol, cela ne suffit apparemment pas à « calmer » tous ces rhinocéros….

  3. Dr Watson : vos remarques sur les sociétés scandinaves me semblent très justes. Le cinéma scandinave semble osciller entre une réfléxion centrée sur l’individu et son rapport à Dieu (sur le sens de son existence) avec des cinéastes tels que Bergman, Dreyer et une réflexion sur le rapport entre l’individu et sa communauté (Vinterberg, Lars Von Trier, Gabriel Axel, Bille August). Dans ce second genre, l’individu est le plus souvent happé par sa communauté, quand bien même il tente de s’extraire du conformisme ambiant. Comme le souligne Mrs Marple, La Chasse en est un bon exemple. En choisissant de demeurer paisiblement aux côtés de ses anciens tortionnaires, alors même qu’il s’est élevé courageusement contre eux, la victime révèle le poids écrasant de cette communauté. Mais sa révolte est morte à l’instant où le groupe a décidé de le reprendre, comme si l’individu ne pouvait exister dans cette société sans se fondre dans le groupe.

  4. Je trouve ton blog remarquable et la plupart de tes analyses vraiment pertinentes . En revanche, je ne partage pas ton avis sur La Chasse. Ce film me paraît très manichéen : il oppose d’un côté, un héros innocent et de l’autre, des personnages tous plus bêtes , haineux et odieux, les uns que les autres…S’il est vrai que les premières paroles de la petite fille peuvent éveiller les soupçons, .la directrice et l’enquêteur la manipulent ensuite et se donnent beaucoup de mal pour lui faire dire ce qu’au fond , ils veulent entendre, le crime d’un pédophile . Puis, sa mère refuse de l’écouter lorsque la petite essaie de lui avouer qu’elle a menti et ainsi de suite… Toute la population est d’ailleurs plus stupide, même, que les policiers qui relâchent le héros sans explication car il n’y a ,semble-t-il, rien qui permette de l’inculper… Au total, la voie est toute tracée pour le spectateur . Vinterberg ne lui laisse pas la moindre liberté : il ne peut que s’indigner devant tant d’injustice et mépriser toute cette communauté d’abrutis et , en aucun cas, s’y reconnaître . Vinterberg aurait dû se souvenir des leçons de Fritz Lang , par exemple, qui avait autrement plus d’audace et savait susciter, au contraire, l’inconfort et le questionnement de son spectateur sur des sujets proches ( M le Maudit et Fury )…

  5. Je n’ai finalement pas pu me rendre au cinéma pour voir ce film dont tu m’avais pourtant parlé… J’espère que Canal me permettra de la voir très bientôt. Si l’on rabat le volet de la pression sociale qui est omniprésente dans l’oeuvre de ce cinéaste et que l’on s’intéresse avant tout à la question de la valeur de la parole de l’enfant, ce film ne va pas sans évoquer l’immense erreur judiciaire du procès d’Outreau. J’ai d’ailleurs appris (enfin ce constat se limite à la France bien-sûr, je n’ai pas réalisé de recherches plus approfondies sur la question) que depuis l’affaire Outreau, il y a une désaffection sans précédent des concours de la magistrature…

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