Inside Llewyn Davis

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DE JOEL ET ETHAN COEN

LA MALEDICTION D’UN ARTISTE INADAPTE

Affiche Inside Llewyn Davis

Synopsis : Greenwich Village, 1961. Les pérégrinations d’un jeune chanteur de folk de New York à Chicago.

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(Attention vous entrez dans une zone spoiler.)

Pourquoi s’engager sur une voie quand tout indique qu’il s’agit d’une impasse ? Llewyn Davis promène sa guitare, son pas traînant et sa mélancolie de canapé en canapé, de scènes miteuses en scènes miteuses, attendant une reconnaissance qui ne vient jamais. Les frères Coen nous montre la réalité d’un milieu artistique – celui de la folk américaine des années 60 -, loin des paillettes et de ses figures légendaires en pleine éclosion, Bob Dylan, Joan Baez, Peter, Paul et Mary et les autres. Llewyn Davis est l’artiste inconnu, le raté dont le talent ne lui permet ni de vivre ni de se faire connaître. Cet Ulysse aux allures de juif errant nous embarque dans une odyssée mi- comique, mi- pathétique, sur les traces des artistes qui ont contribué, dans l’ombre, à la légendaire épopée du folk. L’histoire du musicien se termine avec Bob Dylan en arrière-plan, venu interpréter une chanson dans le même bar miteux où Llewyn se produit, manière de souligner la trajectoire originellement si proche et finalement si éloignée des deux artistes, la star et le loser.

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Et c’est une autre vision de l’art qui émerge à travers cet anti-héros ; un art qui est moins une libération qu’une malédiction. Llewyn est convaincu que la musique est le seul moyen envisageable de donner un sens à son existence. Il est condamné à être un artiste puisque faire autre chose serait renoncer à la vie et pour reprendre ses termes, se contenter d’« exister ». Or exister n’a pas de sens quand on veut vivre. Exister c’est se laisser porter par la société et se conformer à son ambition : travailler pour subvenir aux besoins de sa famille. Peu importe l’intérêt du métier s’il permet d’assurer sa subsistance. La malédiction de Llewyn est d’avoir un autre rêve, qui plus est un rêve qui ne paie pas. Il veut vivre en jouant sa musique. Son succès l’aurait réconcilié avec la société, son rêve aurait été légitimé par sa réussite. Sans reconnaissance, il n’est qu’un perdant, contraint de mendier quotidiennement un lieu pour dormir.

Llewyn n’est pas naïf. Il se sait condamné par son choix. Il attend un changement tout en étant conscient qu’il ne viendra pas. Et s’il est tenace dans la réalisation de son rêve, il refuse de transiger pour s’imposer dans ce milieu particulièrement concurrentiel. Entre les compromissions nécessaires à sa survie et celles nécessaires à une potentielle reconnaissance dans le milieu artistique, Llewyn est doublement coincé. En se conformant à ce que les autres voudraient qu’il soit, Llewyn cesserait d’être Llewyn. Mais pourquoi rester Llewyn si c’est pour échouer ? Même si pour lui, sa survie réside davantage dans sa capacité à poursuivre la musique qu’à celle d’assurer son quotidien, il ne peut entièrement ignorer la réalité. Il ne peut pas non plus se résoudre à être « réaliste » et à abandonner l’activité qui donne un sens à son existence, quand bien même elle le contraint à dépendre des autres.

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Inside Llewyn Davis parvient à cerner son personnage principal avec finesse, sans le caricaturer, sans le faire sombrer dans l’habituel triptyque des artistes maudits – drogue, alcool et sexe -. Il n’obtient pas la reconnaissance mais il ne suscite pas non plus l’indifférence. L’intérêt du film est de présenter une vision réaliste de l’artiste maudit. Il n’est ni névrosé, ni fou, ni asocial. Il ne semble pas non plus habité par une vision personnelle qui lui semblerait vitale de diffuser par le biais de son art, ou par une approche radicalement nouvelle. Son talent ne paraît pas extraordinaire, son histoire non plus ; c’est celle d’un homme doué mais inadapté à son époque, éclipsé par une nouvelle génération, plus en phase avec les attentes du public et plus conciliante avec les impératifs commerciaux. Llewyn est celui qui « passe à côté », d’une époque, d’une carrière, d’une petite-amie, de l’enfant qu’il a eu et qu’il n’a jamais connu, de son meilleur ami.

Cette ballade mélancolique et désenchantée dans le Greenwich Village des années 60 a un charme et une saveur authentique. On notera la performance très crédible de son acteur principal, Oscar Isaac. On regrettera néanmoins le manque d’explications sur le contexte de la scène folk new-yorkaise, restituée sans doute avec talent, mais qui reste trop obscure pour les non-initiés.

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Titre original: Inside Llewyn Davis. Réalisation : Joel et Ethan Coen. Acteurs principaux : Oscar Isaac (Llewyn Davis), Carey Mulligan (Jean Berkey), Garrett Hedlund (Jim Berkey), Adam Driver (Al Cody), John Goodman (Roland Turner), F. Murray Abraham (Bud Grossman). Scénario : Joel et Ethan Coen. Musique : Rodrigo Leão. Pays d’origine : Etats-Unis, France. Date de sortie : 2013. Durée : 105mn (1h45). Festival de Cannes 2013 : Grand Prix.

 

 

3 réflexions au sujet de « Inside Llewyn Davis »

  1. Critique intéressante, mais plus que le film. Le film ne permet pas de comprendre pourquoi certains percent et d autres échouent. Quel est l intérêt de montrer Bob Dylan dans une scène finale? Ça n aide en rien a comprendre pourquoi ce dernier a réussi et pas le héros du film. Le film est aussi très caricatural : le personnage principal est un loser, ce qui implique qu il perd le chat de ses amis, qu il a une vie amoureuse ratée, bref il rate tout. Mais de nouveau, ça n apporte pas grand chose. Surtout que l action du film ne porte que sur une semaine de la vie du personnage.
    Le film est assez ennuyeux, probablement parce que les réalisateurs n avaient pas grand chose a dire .

  2. Salut Liv!
    Idem j’ai trouvé le film ennuyeux et long, pas aussi dingue que « A serious man » par ex…
    Ça m’a fait pensé à « Sur la route », en plus structuré et moins excitant !
    Bon y’a quand même des trucs pas mal, comme le film qui boucle sur lui même c’est marrant.
    PS : tu as vu le documentaire sur les maths finalement ?

  3. Bonjour et merci Tom et Quentin pour vos commentaires ! Il me semble que le film n’avait pas de but explicatif, tel qu’expliquer pourquoi certains artistes réussissent là où d’autres échouent. J’ai plus vu ce film comme une fable, avec ses exagérations, sur l’artiste maudit. Là où cette réalisation m’a semblé innovante c’est en montrant un aspect banal de cette malédiction : un artiste talentueux mais dont le style ne correspond pas aux attentes du public. Bref, un artiste que personne ne voudrait écouter. J’ai trouvé cet angle de vue plutôt original et les prises de vue souvent très belles, dans cette brume aux couleurs grisâtres. Sinon Quentin, je n’ai pas encore vu le film sur les maths mais je compte bien y aller ! Bonne journée, et à bientôt,

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