Billy le menteur

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De JOHN SCHLESINGER

  » William Terrence ‘Billy’ Fisher: Today’s a day of big decisions – going to start writing me novel – 2000 words every day, going to start getting up in the morning. »

Synopsis : Les années 60, dans une petite ville de province au nord de l’Angleterre. Le jeune Billy compense son existence ennuyeuse par une vie imaginaire trépidante, alimentée par sa mythomanie compulsive.

Attention vous entrez dans la zone spoiler.

Employé dans un magasin de pompes funèbres, il passe son temps à rêver. Dans son monde fantastique, Ambrosia, Billy est le héros adulé d’un pays dont il est le sauveur. Dans la vie réelle, ses parents désapprouvent son manque de sérieux au travail et avec les filles. Rejetant son mode de vie ennuyeux et embourbé dans ses mensonges, il rêve de tout quitter pour devenir scénariste à Londres. La jeune et pétillante Liz le persuade de venir s’installer avec elle dans la capitale. Au dernier moment, Billy saute du train et retourne chez ses parents, à la tête d’une armée imaginaire.

Billy est-il l’incarnation d’une génération ? du rejet d’un nouveau modèle de société ? Est-il le témoin du malaise de la jeunesse d’après-guerre, incapable de trouver sa place dans la société ? Ou la critique de cette société de consommation émergeante, qui propose comme seul rêve une vie rangée, avec un travail stable, une bonne ménagère et un petit pavillon dans une banlieue tranquille ?

Au-delà du contexte historique des années 60, Billy figure l’adolescent intemporel. Il est le symptôme d’un âge où l’on rêve d’aventures merveilleuses tout en étant coincé dans une réalité d’apparence terne. Il est le révolté qui ne passe jamais à l’acte, le jeune homme qui découvre un train-train dont il souhaite s’échapper, sans envisager dans le réel les moyens pour réaliser ses rêves. Ses rêves eux-mêmes sont l’expression d’un entre-deux, entre l’enfance et l’âge adulte. Il s’imagine à la tête d’un pays en guerre dont il est le sauveur (dans le contexte de la guerre froide), et tel un prince des contes de fées, rêve d’obtenir l’amour de sa belle et l’admiration de ses sujets. Billy incarne le mal-être du jeune adulte qui n’est pas parvenu à inscrire ses rêves dans la réalité, coincé dans un no-man’s-land imaginaire, entre ses rêves de grandeur juvéniles et une société incapable de faire rêver.

S’il fallait écrire une histoire de la jeunesse au cinéma, le film de Schlesinger figurerait assurément parmi les films clés. Dans les années 50, James Dean incarnait l’adolescent rebelle (en 1955, dans La Fureur de vivre de N. Ray et dans A l’Est d’Eden d’E. Kazan). Mais contrairement à cette jeunesse qui agissait pour exprimer son malaise, l’adolescent des années 60, tel que Schlesinger le perçoit, s’enferme dans son imaginaire. Ses rêves se sont substitués aux actes, comme si la révolte devenait plus dure à affirmer dans un monde moins rigide et plus compréhensif. Car si James Dean pouvait s’opposer à la froideur de ses parents, ce n’est déjà plus le cas de Billy, dont les parents sont plus humains.

L’adolescent des années 60 s’ouvre sur le monde. Il ne s’oppose plus seulement au cercle familial, mais au fonctionnement d’une société qu’il réprouve, et qui manque à ses yeux d’imagination. En grandissant, James Dean devait affronter sa désillusion quant à la famille idéale qu’il s’était imaginée. Sa révolte pouvait être comprise car elle était inhérente à l’adolescence. La déception de Billy est plus fine, plus intellectuelle, moins compréhensible et donc moins susceptible d’être communiquée. Sa solitude traverse le film, sans que personne, pas même la fille qu’il aime ne puisse l’en arracher. C’est une révolte individuelle et non plus la révolte d’une génération. Elle passe pour de la nonchalance car il ne l’a comprend pas lui-même et ne parvient donc pas à l’exprimer.

Billy ne parvient pas à trouver sa place dans une société qui a subtilisé l’imaginaire pour le mettre au service d’un idéal qu’il ne partage pas, celui de la société de consommation. Apogée du rêve pluriséculaire visant à améliorer les conditions matérielles de la population, le rêve a perdu de son caractère libérateur pour progressivement restreindre l’imaginaire des individus. Billy est un menteur car il ne parvient ni à refuser ouvertement ce rêve partagé par la société, ni à envisager un rêve de substitution. Jonglant entre ces deux aspirations, il ment pour masquer sa profonde indécision. Contrairement à la société de James Dean qui réprouvait le rêve pour défendre ses valeurs traditionnelles (rêver signifiait remettre en cause le présent et le passé), la société de Billy s’est emparée du rêve pour le transformer en idéal indépassable. Ceux qui comme Billy n’adhèrent pas à ce rêve sont mal vus. Pourquoi Billy se plaint-il alors qu’il a un travail, une famille et une fiancée respectable ?

Billy a besoin de davantage que ce rêve trop codifié et trop marchand offert par la société. Ne parvenant pas à envisager une réalité différente, il choisit finalement d’y renoncer pour se perdre dans son imaginaire enfantin. Et ses rêves sont d’autant plus grandioses que le rêve proposé par la société paraît dépourvu de grandeur. Mais, la force du rêve collectif a finalement raison de son esprit indépendant. La dernière scène du film en est une puissante illustration. Après avoir fui la belle Julie Christie, Billy rentre au domicile parental, à la tête de son armée imaginaire. Ses rêves sont devenus l’ultime refuge d’un garçon incapable d’assumer ouvertement sa conception différente de la vie. Si dans les années 50, l’espoir de la jeunesse semblait suffire pour changer la réalité, la jeunesse des années 60 incarne chez Schlesinger la révolte impuissante de l’individu face à une société formatée, non plus dans ses traditions, mais dans ses rêves.

Titre original : Billy Liar. Réalisation : John Schlesinger. Acteurs principaux : Tom Courtenay (William Terrence « Billy » Fischer, Wilfred Pickles (Geoffrey Fischer), Mona Washbourne (Alice Fischer), Julie Christie (Liz). Scénario : Willis Hall et Keith Waterhouse d’après son roman Billy Liar. Musique : Richard Rodney Bennett. Pays : Grande-Bretagne. Date de sortie : 1963. Durée : 98mn (1h38).

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