Anna Karénine

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De Joe Wright

« Romantic love will be the last delusion of the old order. » (Nikolai Levin)

Synopsis : 1874 à Saint-Pétersbourg. Anna est une figure admirée de tous au sein de la haute société, mariée à un éminent fonctionnaire et mère d’un garçon. Au cours d’un voyage à Moscou, elle tombe sous le charme d’un officier séducteur, le comte Vronski…

Attention vous entrez dans la zone spoiler.

Malgré ses efforts pour le fuir, elle ne parvient pas à lui résister et entame une relation adultérine. Emportée par cette passion qui ne tarde pas à être connue de tous, Anna choisit d’abandonner mari et fils pour son amant. Malade de jalousie et incapable d’assumer ce choix qui la rend méprisable dans les cercles mondains, Anna choisit finalement le suicide.  

Une adaptation doit-elle restituer l’esprit de l’œuvre ou peut-elle s’autoriser une liberté par rapport à la perspective de l’auteur, en se servant de la trame de l’histoire pour en raconter une autre version ? Si seule la première option vous semble acceptable, passez votre chemin. Ce film n’est pas fait pour vous. Du roman de Tolstoï, il conserve la description de la désapprobation sociale vis-à-vis du manquement aux règles. Moins affirmée que dans le livre, la condamnation par la bonne société pétersbourgeoise de cette femme qui a osé quitter mari et enfant pour devenir la maîtresse d’un officier coureur de jupons, est bien rendue. La violence de ce rejet et la souffrance d’Anna transparaissent tant moralement que physiquement. Sa lente dépression est dépeinte avec force. Son courage lui a permis de défier l’ordre social, mais elle ne parvient pas à être heureuse hors des conventions sociales. Elle se meurt lentement sous le poids de sa culpabilité.

Concernant l’aspect moral de l’histoire, le film est beaucoup moins nuancé que le livre. Chez Tolstoï, les deux couples au cœur du roman- Anna/Vronski et Lévine/Kitty- nourrissent sa réflexion sur la relation conjugale. Anna et Vronski placent leurs envies, en particulier leur amour, au-dessus de toute autre considération. Anna sacrifie son mari et ses enfants à cet amour qui la dévore et finit par la tuer. A travers la lente déchéance de son héroïne, Tolstoï semble valoriser le mariage. L’incapacité d’Anna à être heureuse en bafouant les règles humaines et divines, consacre la valeur de ces règles. Mais Tolstoï s’interroge également sur le mariage, lorsqu’il repose sur une convention sociale et non pas sur l’amour, à l’instar du couple formé par Lévine et Kitty. Lévine semble ainsi incapable d’aimer véritablement sa femme puis leur enfant. Ses interrogations métaphysiques l’écartent de la réalité et des joies simples de la vie. Certes, la passion destructrice de l’indomptable Anna l’entraîne à sa perte, mais la situation de l’austère et conservateur Lévine n’est pas non plus enviable, tant son incapacité à aimer semble l’amputer d’une partie de son humanité.

De manière moins nuancée, le film prend clairement parti pour Anna et s’insurge du conformisme ambiant. Anna devient l’incarnation du courage, morte pour avoir bravé les normes sociales sans avoir pu en assumer les conséquences. Sa fin tragique exprime davantage son déchirement que sa faute morale. Lévine et Kitty sont dépeints comme de jeunes esprits romantiques. Après un malentendu lié au manque de maturité de la rêveuse Kitty, ils finissent naturellement ensemble, unis par un amour plus sincère car plus solide qu’une simple attirance passagère.

Joe Wright choisit de délaisser le questionnement de Tolstoï sur la passion et son danger pour la société, pour se concentrer sur les aspects psychologique et social de l’intrigue. D’où l’originalité d’une mise en scène théâtrale de la vie de l’élite russe, qui semble correspondre à la réalité historique de cette haute société en constante représentation dans les salons.

On peut toutefois regretter le caractère trop manichéen de l’opposition entre une campagne russe authentique et une capitale où l’artifice va jusqu’à transformer chaque scène en une représentation théâtrale. Constantin Levine, le seigneur-paysan, n’est-il pas lui aussi en représentation ? Il s’évertue à endosser jusqu’à l’épuisement son rôle de paysan. Et s’il quitte avec satisfaction la scène pétersbourgeoise, n’est-ce pas en réalité pour entrer sur une autre scène, où l’enjeu n’est plus de plaire aux autres, mais de trouver un rôle susceptible de donner un sens à son existence ? Sous les traits de Lévine, la figure de Tolstoï semble apparaître. Comme beaucoup d’intellectuels russes de l’époque, l’écrivain semble avoir souffert d’un complexe d’inaction, incapable d’assumer son statut d’intellectuel aisé au milieu d’une masse grouillante de paysans illettrés. Il croyait atteindre le bonheur, c’est-à-dire la réponse au sens de son existence, dans la simplicité de la vie paysanne. A travers cette vie proche des réalités terrestres, détachée des enjeux théoriques, Tolstoï pensait s’être débarrassé d’une quête métaphysique qui l’a tourmenté toute sa vie (Lire Les Confessions de Tolstoï).

De la réalisation, on retiendra les mouvements de caméra qui nous font virevolter dans la valse sans fin de ces bals russes où l’élite se donne en spectacle, où les femmes vêtues de robes étincelantes se laissent séduire et séduisent, où les rumeurs se propagent à la vitesse des pas de danse. Ce monde de la haute société russe semble propulsé en avant, emporté dans son élan de superficialité joyeuse, élevant les élus, accablant les bannis. On regrettera certains mouvements de caméra, difficiles à suivre en raison de leur succession trop rapide. La légèreté de cette vie est bien rendue par le rythme envoutant de la musique de Dario Marianelli, auteur par ailleurs de l’intense musique du film Agora. Et si la théâtralisation des scènes de la vie pétersbourgeoise surprend, on se laisse finalement convaincre par l’audace du projet, en grande partie grâce au remarquable trio d’acteurs formé par la pétillante et très belle Keira Knightley, l’émouvant Jude Law et le séduisant Aaron Taylor-Johnson.

Titre original : Anna Karenina. Réalisation : Joe Wright. Acteurs principaux : Keira Knightley (Anna Karénine), Jude Law (Alexis Karénine), Aaron Johnson (le comte Vronsky), Kelly Macdonald (Dolly Oblonsky), Domhnall Gleeson (Lévine), Matthew Macfadyen (Oblonsky), Alicia Vikander (Kitty). Scénario : Tom Stoppard d’après Anna Karénine de Léon Tolstoï. Musique : Dario Marianelli. Pays d’origine Royaume-Uni/France. Date de sortie : 2012. Durée : 130mn (2h10)

2 réflexions au sujet de « Anna Karénine »

  1. Ce film (que j’ai eu plaisir à voir avec toi) est très esthétique mais ne retranscrit pas vraiment en effet les subtiles nuances du roman. On ne ressent pas vraiment le cheminement intellectuel de Tolstoï. D’ailleurs, dès que j’aurai vu Tolstoï le dernier automne, je t’en parle !

  2. Ce film (que j’ai eu plaisir à voir avec toi) est très esthétique mais ne retranscrit pas vraiment en effet les subtiles nuances du roman. On ne ressent pas vraiment le cheminement intellectuel de Tolstoï. D’ailleurs, dès que j’aurai vu Tolstoï le dernier automne, je t’en parle ! ce commentaire n’est pas un doublon.

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