Ali a les yeux bleus

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De Claudio Giovannesi

 

Ali Affiche

Synopsis : Une semaine de la vie de Nader, 16 ans, jeune italien d’origine égyptienne.

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Le titre du film s’inspire d’un recueil de poèmes écrit par Pasolini en 1962. Il y prédisait l’arrivée massive, en Occident, d’immigrés pauvres du Sud, entraînant un choc culturel entre deux composantes difficilement conciliables, une culture « rationnelle » et une culture « magique ». Pour le poète et cinéaste, les « Ali aux yeux bleus » du Sud représentaient les futurs révolutionnaires, reprenant le flambeau de la révolution des mains des ouvriers. [1] En 2013, près d’un demi-siècle plus tard, Claudio Giovannesi n’est plus dans la prophétie, mais dans le constat. Son Ali aux yeux bleus existe : lors d’un précédent tournage, l’acteur non professionnel qui allait ensuite incarner Nader, portait des lentilles bleues. Dans ce second film, Giovannesi renoue avec l’interrogation, désormais largement partagée, de Pasolini, sur l’incidence des immigrés sur les sociétés européennes, mais en la déplaçant sur les acteurs mêmes du changement, les enfants d’immigrés.

Attention, vous entrez dans une zone spoiler.

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Le jeune Nader est l’un d’eux, enfant de la première génération, italien d’origine égyptienne, dont la volonté d’intégration se heurte aux traditions familiales et religieuses. Le conflit entre le fils et ses parents opposent deux visions différentes de l’immigration. Pour les parents, l’immigrant doit conserver sa culture d’origine, en s’efforçant de ne pas s’intégrer au pays d’accueil, pour ne pas renier son identité : ils sont égyptiens de culture musulmane et telle doit être l’identité de leurs enfants. L’exclusion du fils du domicile parental est une tentative désespérée de préserver une appartenance communautaire, menacée par sa petite-amie italienne. Envisager une relation sexuelle hors de la communauté musulmane, c’est trahir cette communauté et les préceptes religieux associés. Nader est prisonnier d’une identité définie par le groupe, un groupe qui écrase l’individu en ne lui reconnaissant pas la capacité de modifier son identité, et donc d’évoluer. Paradoxalement, ce sont ses propres parents qui l’enferment dans son statut d’« immigré » et non la société.

A l’inverse, pour le fils, l’immigrant doit chercher à s’intégrer. Nader tente de se fondre physiquement et « communautairement » dans la culture du pays d’accueil : il porte fièrement ses lentilles bleues, symbole de son désir irrépressible de s’occidentaliser, traîne à longueur de journées avec son meilleur ami italien, Stefano et choisit une petite-amie elle aussi italienne. S’intégrer signifie aussi mettre à distance la culture du pays d’origine : Nader refuse de parler arabe à la maison, mange du porc, couche avec une fille et se montre peu assidu aux prières à la Mosquée.

En s’éloignant de la communauté à laquelle ses parents appartiennent, Nader, qui semble ne pas concevoir une société sans appartenance communautaire, s’empresse d’en rejoindre une autre : Stefano est sa porte d’entrée dans la communauté italienne. Peut-être est-ce la raison qui le pousse à le suivre dans toutes ses combines, pour compenser, par son implication dans son nouveau groupe, la perte de ses attaches communautaires familiales. Ce choix apparaît lorsqu’il se désigne étrangement comme le coupable d’une agression dont il est innocent, prouvant ainsi sa fidélité à son meilleur ami, au risque de jeter le déshonneur sur ses parents.

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L’intégration conçue par Nader est intégration au groupe avant d’être intégration à une culture. Le crucifix en salle de classe[2] en est une illustration : il exige le retrait d’un symbole qu’il ne reconnaît pas (signe de méconnaissance de sa propre religion puisque l’Islam tient Jésus pour un prophète), et exige la même représentation dans l’espace public de sa religion. Cette scène rappelle d’ailleurs la retentissante polémique initiée en 2001 par un père de famille, Adel Smith, président de l’Union des musulmans d’Italie, qui après avoir milité pour le retrait de la croix dans les édifices publics, avait ensuite exigé l’apposition dans la salle de classe de ses fils, d’un cadre indiquant « Allah est grand ». L’association représentant la majorité des musulmans italiens s’était désolidarisée de son combat. Nader navigue ainsi entre deux communautés, sa communauté familiale dont il se distancie de plus en plus et la communauté italienne sur laquelle il s’appuie pour se libérer du carcan familial. L’attitude de sa sœur va le mettre en face de ses contradictions.

Ali a les yeux bleus

Car ce qu’il revendique pour lui, Nader ne le tolère pas chez elle. Et lui qui refuse d’être enfermé dans son identité d’immigré égyptien, devient plus extrémiste que ses parents dans l’imposition de cette identité à sa sœur. Leur autoritarisme insupportable à son égard devient un laxisme coupable appliqué à sa sœur. Lui a le droit d’être italien et d’avoir un « comportement d’occidental », elle a le devoir de rester une égyptienne aux pratiques religieuses rigoristes. Son amour pour une italienne l’a éloigné de sa famille, l’amour de sa sœur pour un italien, fut-il son meilleur ami, réveille violemment en lui ses attaches communautaire et religieuse. Il redevient le grand frère protecteur, le mâle dominant chargé de préserver la pureté d’une femelle de son clan, pour la sauver de la concupiscence des autres mâles et pour la sauver de ses propres instincts sexuels débridés.

D’où sa rage vengeresse quand il découvre Stefano en train de commettre l’irréparable : embrasser sa sœur. Le baiser est le premier geste vers l’avilissement du corps, vers le passage de l’état chaste à l’état de pute. Son sentiment de trahison réveille en Nader l’attachement aux préceptes religieux rigoristes de sa communauté. Dans sa colère et dans son choix de châtier le traître, sa sœur cesse d’exister en tant qu’individu pensant et autonome. En tant que femelle facilement corruptible, sa voix n’a aucune valeur. A travers Nader, c’est la loi du groupe qui reprend son emprise sur sa sœur.

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Le duel final entre Nader brandissant puis utilisant son arme, contre un Stefano désarmé, mais soutenant son regard avec fermeté, fait violemment éclater l’incompréhension entre les deux amis et au-delà, le conflit identitaire de Nader, qui reconnaît à la fois en Stefano son semblable, son « italien modèle » et « cet autre, extérieur à sa communauté », source de crainte et de haine. Et si le film se termine sans nous livrer de réponse quant à l’avenir de Nader, la violence de sa réaction aura peut-être entraîné chez lui un sursaut salvateur, l’amenant enfin à comprendre ses contradictions identitaires. La dernière scène du film montre sa place inoccupée au repas familial. Après avoir rompu avec ses deux attaches communautaires, son meilleur ami et sa famille, quel choix fera-t-il ? S’enfoncera-t-il dans le fondamentalisme, comme le laisse supposer le tragique rappel de l’écoulement des jours de cette semaine, comme si l’inéluctabilité de sa chute était inscrite dès le lundi ?

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On pourrait rapprocher Ali a les yeux bleus du film précurseur de Mathieu Kassovitz, La Haine (1995). Ce serait partiellement une erreur. La Haine s’intéressait avant tout à l’émergence d’un nouveau type de banlieue, marqué par la violence et le ressentiment. L’objet d’Ali n’est pas la banlieue en tant que telle, il porte davantage sur le conflit identitaire et la difficulté d’intégration des enfants de la première génération d’immigrés de culture musulmane. Le film de Giovannesi se rapproche plus du récent film de Jacques Bral, Le noir (te) vous va si bien (2012), qui traitait d’une jeune musulmane, elle aussi enfant d’immigrés, écartelée entre son désir de s’occidentaliser et donc de se libérer des carcans familiaux et communautaires et son devoir de suivre les préceptes rigoristes de sa communauté (cf ma critique du film).

Titre original: Ali ha gli occhi azzurri. Réalisation : Claudio Giovannesi. Acteurs principaux : Brigitte Abruzzesi (Brigitte), Marian Valenti Adrian (Zoran), Yamina Kacemi (Laura), Stefano Rabatti (Stefano), Nader Sarhan (Nader). Scénario : Claudio Giovannesi, inspiré du documentaire Fratelli d’Italia. Musique : Claudio Giovannesi. Pays d’origine : Italien. Date de sortie : 18 décembre 2013. Durée : 100mn (1h40). Prix spécial du jury et Prix du meilleur premier et second film au festival international du cinéma de Rome 2012.

Projection dans le cadre du ciné Club Anteprima « L’Italie à travers son cinéma », organisé par Paolo Modugno, au cinéma Le Panthéon.


[1] Extrait du poème de Pasolini « Ali a les yeux bleus » :
« Ils détruiront Rome
et sous les ruines
ils déposeront le germe
de l’histoire Antique.
Et puis avec le Pape et tous les sacrements
ils monteront comme des bohémiens
vers l’Ouest et le Nord
avec les drapeaux rouges
de Trostky au vent. »
[2] Deux lois datant de 1924 et 1927 autorisent en Italie la présence des symboles de la religion catholique dans les écoles. En 2011, une décision de la Cour européenne des Droits de l’Homme a reconnu à l’Italie le droit d’apposer un crucifix dans les salles des écoles publiques.

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