A travers le miroir

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D’INGMAR BERGMAN

LA FOLIE CONTRE LE SILENCE

Belle affiche US

 « J’ai eu peur. La porte s’ouvrit. Mais le dieu qui apparut était une araignée. »

Synopsis : A sa sortie d’un hôpital psychiatrique, Karin passe ses vacances sur une île en compagnie de son jeune frère, Mino et de son mari, Martin. La visite de leur père David va entraîner Karin dans une crise profonde, irrémédiable….

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Si Dieu n’existe pas et si l’homme ne connaît pas l’amour, que lui reste-t-il ? La folie répond Bergman. La folie est le dernier refuge de l’homme qui fuit le silence de Dieu et l’indifférence des hommes. Karin teste Dieu et son père, mais ni l’un ni l’autre ne parviennent à relever son défi : ses hurlements résonnent dans le vide. Elle les teste pour se prouver leur existence et leur amour ; elle se manifeste à eux pour susciter un répondant. Mais personne ne vient à son secours, ni homme ni Dieu. Son mal-être se fracasse contre un mur d’incompréhension.

(Attention vous entrez dans une zone spoiler)

Son père est à l’abri, derrière un mur qu’il a solidement érigé pour se protéger du monde extérieur. Il a choisi de se désengager des relations humaines pour se dédier entièrement à son œuvre. L’écriture est son refuge. Elle lui évite le contact direct avec les hommes. L’écriture rend le monde moins effrayant ; elle le transforme en une vaste scène romanesque qui masque le vide. Pour mettre à distance la folie de sa fille, David la transforme en objet d’étude littéraire. Les cris et la détresse de Karin disparaissent dans leur traitement romanesque. Sans doute Karin elle-même a-t-elle cessé d’exister aux yeux du romancier pour ne devenir qu’un personnage de plus dans son roman, la folle.

La détresse de Karin ne provient pas seulement du désintérêt de son père. Elle est aussi le résultat de son incapacité à communiquer. Son mari l’aime, mais elle le rejette. Ses paroles et ses sentiments lui sont aussi indifférents que ceux d’une poupée animée, d’un jouet dit-elle. Pourquoi est-ce qu’elle le repousse alors qu’il lui offre l’amour qui pourrait la sortir de sa solitude ? Parce qu’elle ne fuit pas tant la solitude que le silence. Ce qu’elle ne supporte pas, c’est l’absence de répondant, c’est les échos de sa voix qui se perdent dans le vide. Martin ne peut pas lui répondre car il ne la comprend pas ; il ne connaît que l’amour et ne peut donc pas partager l’effroi de sa femme. Il l’aime, mais ce ne n’est pas l’amour qu’elle cherche, c’est une réponse à son angoisse. Karin sait que Martin n’est pas en mesure d’entamer une conversation avec elle ; ses angoisses métaphysiques sont balayées par Martin qui se figure naïvement que l’amour est une réponse suffisante.

Martin et Karin

Mais si Karin fuit l’amour sincère de son mari, pourquoi entraîne-t-elle son jeune frère dans une relation incestueuse ? Dans le mal-être de Mino, Karin croit reconnaître son propre mal-être. Ils sont tous deux victimes de la même indifférence paternelle. Elle croit trouver en lui un interlocuteur susceptible de comprendre et de répondre à ses angoisses. Par l’inceste, Karin veut communiquer avec lui. Peut-être cherche-t-elle également à provoquer ce Dieu qui se tait obstinément devant ses cris d’effroi et l’obliger ainsi à se manifester. Mais Dieu reste muet et sa relation ne fait qu’amplifier son angoisse. Aucun homme ne semble pouvoir la comprendre et donc la sauver.

Le père est incapable d’aimer, Dieu est incapable d’exister. Karin s’accroche désespérément à son dernier espoir : l’existence de ce Dieu qui seul pourrait remplacer l’amour défaillant de son père. Elle se débat contre ses doutes ; si Dieu existe, il doit se manifester. Ses crises sont autant d’instants manqués avec Dieu. Mais elle parvient à chaque fois à pallier l’absence par sa croyance irrépressible. Il doit être, donc il est. Elle peut remplir le silence par son imagination malade ; Dieu lui murmure à travers les murs. Et c’est paradoxalement lors de sa dernière crise de folie, plus intense que les précédentes, qu’elle est la plus lucide et découvre enfin ce qu’elle ne pouvait admettre : Dieu est une araignée.

Sa folie lui révèle l’insoutenable vérité : Dieu est ce que les hommes voient en lui. Il est leur création, le refuge des peurs humaines. Il ne pourra lui être d’aucun secours. Karin sombre alors dans le désespoir. L’amour de son mari et la sollicitude de son frère n’y pourront rien changer. Elle ne peut se résoudre à accepter le silence de ce Dieu qui devait être son sauveur. Et c’est finalement dans la folie qu’elle trouve son refuge, en fuyant la réalité pour errer dans ses délires. Son départ entraîne un rapprochement entre le père et le fils ; ils décident de se raccrocher à l’amour et à l’hypothèse de l’existence divine pour se consoler de leur effroi devant l’existence. Karin est perdue, mais son jeune frère est finalement sauvé par leur père. En partageant avec son fils ses angoisses et en tentant d’apaiser les siennes, David rétablit la communication avec Mino et le sauve du désespoir.

confrontation père fils

Il faut être Bergman pour avoir des idées aussi géniales pour représenter les conflits et les interrogations humaines les plus profondes. La scène où Karin attend en prière l’arrivée de Dieu et voit arriver à la place un hélicoptère chargé de la transporter dans un asile en est un exemple. A travers le miroir inaugure avec brio le premier volet de la trilogie bergmanienne sur la difficulté de l’homme à communiquer, avec Dieu et avec les autres hommes (Les Communiants, Le Silence). Un chef-d’œuvre de plus du cinéaste suédois.

Titre original: Såsom i en spegel. Réalisation : Ingmar Bergman. Acteurs principaux : Harriet Andersson (Karin), Gunnar Björnstrand (David), Max von Sydow (Martin), Lars Passgärd (Mino). Scénario : Ingmar Bergman. Musique : Erik Nordgren. Pays d’origine : Etats-Unis, France. Date de sortie : 1961. Durée : 89mn (1h29). Oscar du cinéma 1961 : Oscar du meilleur film en langue étrangère.

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